dimanche 18 octobre 2009

Les teintures de Roberto.


A la suite de l'article sur mes expérimentations en matière de teintures alcooliques, l'un des lecteurs de ce blog, Roberto, de Trévise en Italie, m'a gentiment fait parvenir quelques échantillons de ses propres teintures.
J'ai donc reçu une enveloppe garnie d'échantillons de teintures de tabac, de cire d'abeille et de café, dont je vais vous livrer mes impressions olfactives.

Teinture de tabac
J'ai une impression dominante de miel mêlé d'herbes sèches un peu poussiéreuses. Comme facettes secondaires, j'y ai trouvé un aspect rhum brun et aussi fève tonka, mais sans la facette gourmande amandée. Roberto m'a précisé qu'il a utilisé un tabac non aromatisé.
Le thème tabac est classique en parfumerie ; toute une palette de matières premières permet l'évocation des senteurs tabacées : coumarine, immortelle, fève tonka, kephalis, maté... et bien sûr l'absolue de tabac.
J'évoquerai Habanita de Molinard pour illustrer le tabac en parfumerie. C'est un peu paradoxal, car Habanita, fragrance riche et complexe, ne revendique pas particulièrement de note tabac, mais il a été conçu en 1921 pour parfumer les fumeuses, à l'époque où l'habitude de fumer était du plus grand chic pour les femmes élégantes. (Selon la légende, dans sa première version, Habanita était une préparation destinée à aromatiser les cigarettes de ces dames).

Teinture de cire d'abeille
L'odeur est tout d'abord grasse, huileuse, c'est finalement à une huile d'olive « fruitée vert » que me fait penser cette teinture, avec cette légère touche végétale d'herbe coupée. J'y trouve aussi une facette miellée, ainsi qu'un léger aspect floral mimosa.
La cire d'abeille, sous forme d'absolue extraite aux solvants volatils, est utilisée en parfumerie. Elle peut être combinée aux notes florales (rose, jasmin, tubéreuse) pour leur donner un accent plus animal, plus gras ; mais également dans les notes miellés ou tabac. L'un des parfums emblématiques de la note « cire d'abeille » est sans doute Miel de Bois de Serge Lutens (qui, selon les rumeurs, serait en voie de discontinuation).

Au final, ces deux teintures, le tabac et la cire d'abeille ne sont pas si éloignées que ça du point de vue olfactif, elles ont toute les deux une dominante tabacé miellé, la cire étant plus grasse, le tabac étant plus sec. Les deux teintures n'ont pas une très grande intensité olfactive et sont peu tenaces ; j'ai du utiliser la technique de la « surimpression sur touche » (c'est à dire que j'ai trempé plusieurs fois la même mouillette en papier) pour en avoir une bonne impression.


Teinture de Café
Voilà une senteur plus ambiguë qu'elle en a l'air. C'est vrai que si on pense « café », on y sent du café ; mais si on laisse un peu aller ses sens, c'est l'arôme d'une tablette d'un chocolat noir sec et amer qui s'impose, avec des aspects de goudron et de cuir à l'horizon.

L'extraction d'une absolue est également pratiquée à partir des grains de café torréfiés. L'absolue de café peut être utilisée par les parfumeurs en appuie de notes gourmandes café, chocolat, caramel ou de notes cuirées.
Pour évoquer un parfum qui met en scène la note café/cacao, agrémenté de patchouli, de vanille et de tonka : A-men de Thierry Mugler.



Illustration : Pochette du disque Couleur Café de Serge Gainsbourg, source www.ecompil.fr.
Clip : Couleur café par Serge Gainsbourg

lundi 12 octobre 2009

Par ici la bonne galette


Oubliez la pyramide, voici la galette !

La galette, de quoi s'agit-il ?

Cette « galette » est, dans la formulation d'un parfum, un groupe de quelques matières premières, qui représentent à elles seules, une proportion importante, voire majoritaire, de la masse totale de la formule. Les matières de prédilection de la « galette » sont l'Hédione, l'Iso E Super, les muscs dit « blancs », ainsi que la méthylionone.

Pourquoi ce vocable de « galette »? je me pose la question de l'origine de ce terme, mais le fait est qu'on le retrouve dans le jargon des parfumeurs, dans certains cours de parfumerie par exemple. On peut également désigner cette « galette » par les termes alternatifs de « noyau », ou d'« ossature » de la composition du parfum.

Petite présentation des protagonistes.

L'Hédione ( ou dihydrojasmonate de méthyle) a été synthétisé par les laboratoire Firmenich dans les années 1960. Ce matériau a une intensité olfactive faible, mais une bonne ténacité linéaire. Son odeur subtile est florale, fraiche (une petite facette citronnée), aérienne. L'Hédione s'est fait connaître par L'Eau Sauvage de Christian Dior (1966), puis est devenu une sorte de baguette magique pour parfumeurs.

L'Iso E super est une matière synthétique, qui possède aussi peu d'intensité, mais de la ténacité. Il peut rappeler le cèdre avec un coté ambré doux, et aussi une facette iris. On lui prête également une caractéristique veloutée. Parmi les parfums possèdent une teneur significative en Iso E Super, on peut citer Fahrenheit de Christian Dior, Féminité du Bois de Serge Lutens, Déclaration de Cartier ou encore Terre d'Hermès.

Les muscs dit « blancs » ont pour caractéristique commune une douceur ronde et tenace souvent évocatrice de propreté teintée de sensualité. Il en existe une large palette, allant du lessiviel (Tonalid) au sirupeux (Ambrettolide) en passant par des aspects fruités (Galaxolide), poudrés, ou « petit animal propre » (Exaltolide). On peut cependant leur reprocher de « jeter un voile », d'opacifier les compositions qui en comportent beaucoup. Un représentant fameux de ces parfums à muscs blancs est le bien nommé White Musk de The Body Shop (1981) qui en comporte 9,4% sur le produit final (et non sur le concentré), essentiellement du Galaxolide (7,7%), du Tonalide (1,6%) et un peu de Cashmeran (0,1%).

La méthylionone est classée conventionnellement dans les matières iris/violette. La matière possède un caractère floral violette et un caractère boisé chaud. En étant négatif, on pourra lui trouver une facette « caoutchouteuse » et en étant positif un aspect sensuel d'épiderme parfumé à la violette. Elle est utilisée depuis le début du vingtième siècle.

Cette « galette » joue donc le rôle d'un noyau, autour duquel le parfumeur va faire graviter les différentes notes de sa composition en fonction des motifs olfactifs voulus. Ce noyau, massif mais au second plan, va soutenir la composition, remplir les interstices, assurer la tenue, mais sans imposer (normalement) une personnalité particulière.


L'exemple le plus fameux de « galette » est sans doute dans Trésor de Lancôme (1990) composé par Sophia Grojsman. En effet, seulement quatre matériaux représentent 60% du poids de la formule, on retrouve l'Hedione, l' Iso E super, le Galaxolide et le méthylionone. Un autre exemple, Ralph par Ralph Lauren (2000), un fruité floral pour jeunes américaines. Sur les 38 composants odorants révélés par une analyse chromatographique de Ralph, seulement deux représentent en quantité 43% du total ; encore l'Hédione (30%) et le Galaxolide (13%).

Il y a certainement de nombreux parfums sur le marché qui s'articulent autour d'une galette, mais comme l'industrie de la parfumerie a choisi de se protéger par le secret (éternel) et non par le brevet (temporaire), il est difficile d'en dire plus.


Expérimentons la galette.

J' ai donc tenté une petite composition basée sur ce concept de galette, autour de laquelle viendront se greffer rose, jasmin et iris. Une tentative de floral classique en somme.


La formule

Hédione : 20

Iso E Super : 10

Brassylate d'éthylène (musc T) : 6

Exaltolide@50% : 8

Alcool phényléthylique : 3

Citronellol : 1

Géranium HE : 1

Monarde fistuleuse HE : 1

Acétate de benzyle : 2

Jasmin absolue : 1

Dihydrojasmone@20% : 3

Iris (rhizome) absolue@20% : 4

Carotte (graines) HE : 1

Alpha-ionone : 1

Méthyl-ionone : 1

Benzaldéhyde@10% : 6

Giroflier (bouton floral « clou »)HE@20% : 2

Coumarine@25% : 4

Vanilline@50% : 4


Commentaires sur la formule

La « galette » (71%) :

L'Hédione (35% à lui seul), l'Iso E Super et les muscs (Musc T et Exaltolide)


La rose (11%) :

représentée (sommairement, il est vrai) par l'alcool phényléthylique, le citronellol, le géranium et la monarde fistuleuse (qui n'est pas une espèce de grenouille arboricole de bassin de l'Orénoque, mais une fleur à géraniol cultivée en Normandie).


Le jasmin (6%) :

l'absolue de jasmin, renforcée par l'acétate de benzyle, et le dihydrojasmone, mais l'Hédione du « noyau » peut être considérée comme participant à l'accord jasmin.


L'iris (7%) :

Avec l'absolu d'iris, la graine de carotte, le méthyl-ionone et l'alpha-ionone.


Les notes complémentaires (5%) :

Le benzaldéhyde : il intervient en tête de la fragrance et apporte, combiné avec les notes florales, un petit coté fruité-noyau. Le benzaldéhyde possède une forte odeur d'amande amère.

Le clou de girofle : apporte une pointe épicée, mais on peut aussi considérer que son composant principal, l'eugénol, est un classique dans les accords rose et jasmin.

La coumarine et la vanilline, quelques douceurs en soutien.

La fragrance :

Sans être antipathique, le résultat est guère original, mais ce n'est pas ce qui était recherché ici. Cela évoque un parfum féminin propret de cosmétique lamdba, avec une note « amande de cerise » en tête (le benzaldéhyde combiné avec les alcools de rose sans doute). La « galette » malgré le dosage un peu exagéré pour les besoins de l'expérience s'avère finalement plutôt discrète, assurant son soutien logistique en coulisse.


(source illustration : photo-libre.fr)

dimanche 4 octobre 2009

De l'origine des chypres


Dans la classification moderne des parfums, la famille des chypres fait directement référence au parfum « Chypre » créé par François Coty en 1917. Cette famille plutôt féminine se base sur l'élégant contraste d'un thème frais (bergamote, notes vertes ou florales) et d'un thème sombre (patchouli, mousse de chêne, labdanum).
Si le Chypre de Coty est resté pour définir une famille de parfum, il est loin d'être le premier « chypre ».

Au début de la parfumerie moderne, d'autres chypres avaient devancés celui de Coty : ceux de Roger & Gallet en 1893, de Lubin en 1898 ou le « Chypre de Paris » de Guerlain en 1909. Mais même ces produits faisaient référence à une vieille tradition de productions parfumées associés au terme «chypre » dont l'origine est mal déterminée.

Dès le quatorzième siècle, on trouve mention, dans les livres d'inventaires des seigneuries, de divers objets ornementés (cagettes, lanternes, coffrets) destinés à contenir des oiselets de chypre (oysellez de cypre ou oisellez de chippre).
Qui sont ces mystérieux volatiles chypriotes ?

Il s'agissait en fait d'un type de pastille parfumée, faites d'un agglomérat de substances odorantes moulées en forme d'oiseau. Les oiselets étaient, selon les sources, utilisés tels quels comme parfum d'ambiance (un peu l'ancêtre du diffuseur Air Wick), ou alors brulés comme encens.
Une composition de ces oiselets a été rapporté en 1721 : charbon de saule, racines de cypérus, labdanum, mastic, encens, styrax, marjolaine, cannelle, girofle, santal citrin, roses rouges.
Un ingrédient peut attirer l'attention, les racines de cypérus, certainement cyperus esculentus, le souchet comestible. En effet, les tubercules doux et parfumés de cette plante (appelés « amandes de terre ») étaient un ingrédient utilisé dans la parfumerie ancienne.
Et si les oiselets de Chypre n'avaient rien à voir avec l'ile méditerranéenne, mais étaient plutôt des « pastilles en forme de petits oiseaux au cyperus », d'où oiselets de cypre puis oiselets de chypre. Je vous rassure, cette alternative étymologique sur l'origine du terme chypre en parfumerie n'est pas de moi ; le parfumeur anglais G.W. Septimus Piesse avait déjà avancé cette hypothèse au début du 19ème siècle.

A partir du 18ème siècle, les distillateurs, les parfumeurs et autres liquoristes proposent dans leurs traités différentes versions d'« Eau de Chypre » dont le lien avec les oiselets reste à préciser.

Voici donc quelques compositions de chypres (ou plutôt Eaux de Chypre) anciens.

Dans son Traité raisonné de la distillation (1753), M. Déjean propose la préparation d'Eau de Chypre suivante :
2 gros de quintessence d'ambre gris,
5 pintes et chopines d'eau de vie,
à distiller dans un alambic.

Pour Pierre Joseph Buc'hoz, l'Eau de Chypre est un peu plus complexe ; en voici la préparation dans son ouvrage Toilette de Flore de 1771 :
8 pintes d'esprit de jasmin
1 once d'iris concassé
½ once de graines d'angéliques pilées
3 noix muscades pilées
6 onces de rose muscade blanche pilée
2 gros de néroli
30 gouttes d'ambre
Le tout est à distiller à l'alambic

Dans le Confiseur moderne (1803), J.J. Machet nous propose une autre Eau de Chypre :
1 pinte d'esprit de jasmin
1 livre de double de rose
1 livre d'infusion de violette
1 livre de bergamote
1 gros de néroli
12 gouttes d'esprit d'ambre
12 gouttes de musc
Les ingrédients sont à mélanger puis à filtrer.

Une autre version, celle de C.F. Bertrand dans Le parfumeur impérial (1809)
4 pintes d'eau de jasmin
1 chopine d'eau de violette
1 chopine d'eau de bergamote
1 chopine d'eau de tubéreuse
1 chopine d'esprit d'ambrette
4 onces de benjoin ou de baume de tolu
2 onces de storax
4 onces d'essence d'ambre et de musc
½ sétier d'eau de rose simple

L'anglais G.W. Septimus Piesse nous propose une Eau de Chypre qu'il présente (déjà à l'époque) comme un vieux parfum français démodé, mais le plus tenace qu'il soit. (dans Art of Perfumery and the methods of obtaining the odor of plants -1812-)
1 pinte d'esprit de musc
½ pinte d'extrait d'ambre gris
½ pinte d'extrait de vanille
½ pinte d'extrait de fève tonka
2 pintes d'esprit de rose triple


Et pour la bonne bouche, une Eau de Chypre qui se déguste, puisqu'il s'agit d'une liqueur et non d'un parfum. C'est celle de Lebeaud et Julia de Fontenelle dans leur Nouveau manuel complet du distillateur et du liquoriste de 1843.
185 grammes d'iris de Florence
185 grammes de zeste de citron
62 grammes de cannelle
22 litres d'alcool
18 litres d'eau
Distillez le tout à l'alambic puis ajoutez :

60 gouttes d'essence de bergamote
16 grammes d'essence d'ambre
6 litres d'eau de fleur d'oranger
6 litres d'eau pure
12 kg de sirop de sucre.

Pour celles et ceux qui se sentiraient une âme de parfumeur royal ou impérial, voici les correspondance des unités de mesures anciennes selon le « système du Roy » :

Unités de volume :
1 pinte = 952 ml
1 chopine = 476 ml
1 sétier = 152 litres

Unités de masse
1 gros = 3,82 grammes
1 once = 30,59 grammes
1 livre = 489,50 grammes

( Illustration : Tubercules du souchet comestible cyperus esculentus, source http://ipp.boku.ac.at)