mercredi 29 décembre 2010

Les parfums du grenier : La Nuit de Paco Rabanne


J’ai récemment mis la main sur un petit trésor fort réjouissant : une sympathique collection de miniatures et d’échantillons de parfum datant des années 1980. Ce genre de collection doit traîner dans de nombreuses caves et greniers. En effet, la collection d’échantillons de parfum semble être une pratique assez courante chez les adolescentes ; et puis, les jeunes filles devenant femmes, elles oublient souvent leurs précieuses collections avec « les vieilles affaires », enfouies au fin fond de vieux cartons d’emballage. Demandez à vos amies, vous pourriez avoir de bonnes surprises !

Voilà, je vais pouvoir me vouer aux démons du vintage en parfumerie. Pour débuter, je vous propose de partager mes impressions sur l’une des trouvailles : La Nuit de Paco Rabanne.

Cette eau de toilette a été lancée en 1985, le discours publicitaire de l’époque la présente ainsi : « Une eau de toilette de séduction pour une femme sensuelle, sophistiquée et moderne ». Aujourd’hui disparu des rayons des parfumeries, La Nuit de Paco Rabanne bénéficie auprès des amateurs de vintage de sa petite renommée de chypre charnel. J’ai même lu dans les commentaires de sites fréquentés par des perfumistas anglophones, que cette fragrance évoquait à certains la débauche et la luxure. Diantre !

Cette réputation sulfureuse provient de toute une série de notes animalisées judicieusement dosées qui viennent rehausser une structure chyprée légèrement fruitée.

D’après la pyramide officielle, La Nuit s’ouvre sur du citron et du basilic. Dans mon échantillon, le citron est plutôt flapi et le basilic se traduit par une bouffée de linalol assez peu aromatique. Il est cependant possible que ces notes de têtes aient été altérées par le temps.

La Nuit possède aussi une dimension fruitée, mais il ne faut pas s’attendre à ce type de fruité contemporain, entre sorbet sucraillé et shampooing au coulis. Non, il s’agit de fruits « vieille école », de la prune bien sombre, très chic dans un chypre, et un soupçon de pêche vintage obtenue par une pointe d’aldéhyde C14 sans doute.

C’est la rose qui se charge du registre floral, traditionnel pour apporter la touche de féminité dans un chypre classique. Une rose finalement assez secondaire, qui s’intègre discrètement mais efficacement à la composition.
Dans le domaine des bois, les matières emblématiques du chypre sont là, le patchouli et la mousse de chêne, il n’est pas impossible qu’il y ait un peu de cèdre aussi.

Venons-en maintenant au clou du spectacle, la ménagerie des notes animales : miel, civette, cuir, musc.

La Nuit comporte une facette de miel, ou de cire d’abeille, qui combinée avec les bois procure ce petit effet « encaustique » (encaustique qui est à la base une dissolution de cire d’abeille dans de l’essence de térébenthine), un peu à la manière de « Miel des Bois » de Serge Lutens. Cependant, l’effet est beaucoup moins proéminent que dans le Lutens. Cette facette miellée (finalement assez familière chez Paco Rabanne de PR Pour Homme à 1 Million) s’accorde aussi assez naturellement avec la rose et le cuir.

La civette fait partie de ces notes phéromonales pleines d’ambiguïté, capables d’apporter une profondeur incomparable à une composition parfumée. De plus la sensibilité de chacun à ce type de notes semble différente : certains ne les relèvent à peine alors que d’autres les perçoivent distinctement. Et lorsqu’on la perçoit, la civette ne laisse pas indifférent.

La note cuir qui accompagne le développement de la fragrance est claire, souple, miellée finalement assez confortable. La dimension animale est renforcée par un effet de musc « à l’ancienne », sans doute du musc cétone en grande partie.

Alors, et la débauche et de la luxure dans tout ça ? Comme souvent, avec les compositions comportant des notes animales finement équilibrées, c’est sur la peau que tout va se jouer.
Sur mouillette, La Nuit de Paco Rabanne peut apparaître comme un sympathique chypre fruité-cuir parmi d’autres. Mais c’est sur la peau qu’il peut prendre une tout autre dimension, selon l’alchimie personnelle de chacune. Cette combinaison rose-pêche-miel-civette-musc a tendance à se fondre sur la peau des femmes de manière fort troublante. C’est là que l’on regrette la disparition commerciale de cette fragrance !


Post Scriptum
Je profite de ce billet pour souhaiter aux lecteurs et lectrices de ce blog une belle et heureuse année 2011, remplie de parfums émouvants et enivrants.

dimanche 12 décembre 2010

Jacinthe forcée


En ce moment, les fleuristes proposent des jacinthes en pot à faire fleurir en intérieur. Ce sont des jacinthes forcées à qui l'on a fait croire que le printemps arrive décembre. Pour cela les bulbes ont séjourné en chambre froide pour simuler la période hivernale, puis sont plantés en terre dans l'obscurité à température fraiche pour qu'ils produisent des racines et un germe. Il suffit ensuite de les placer à la lumière et à la température d'un appartement chauffé pour que la grappe de petites fleurs aux couleurs vives et à l'aspect cireux se développe.

J'ai donc acheté une de ces jacinthes forcées en pot, dont les boutons floraux étaient déjà formés. Après une semaine bien au chaud dans mon appartement, la plante a fleuri. Les fleurs sont d'un rose très girly, parfois moucheté de vert (si quelqu'un connaît le nom de ce cultivar ?)

Cela m'a permis de saisir le parfum de la jacinthe in vivo.
Un parfum floral printanier, qui fait contraster des facettes vertes presque agressives avec des facettes florales plus douces, subtilement épicées. Le coté vert est vif, piquant, un peu légumier, il évoque quelque chose entre le radis frais, la tige de céleri et la la feuille de moutarde. La facette florale évoque les aspects miellés du parfum de la rose, avec des nuances épicées de cannelle et de girofle. Une bien curieuse composition que nous offre la nature.

Je me suis mis en tête de tenter de reproduire, avec les matières à ma disposition, ce parfum de jacinthe. Pour cela, je me suis inspiré de la composition de l'absolue de jacinthe et de formules basiques de « bases jacinthe » , avec la fleur sous mon nez comme étalon. Après quelques essais et ajustements, je suis arrivé à ceci :

La formule
Galbanum HE @20% : 4
Aldéhyde phénylacétique @50% dans alcool phényléthylique : 2
Acétate de benzyle : 2
Acétate de phényléthyle : 2
Alcool phényléthylique : 3
Lilial : 5
Rosalva @20% : 2
Alcool cinnamique @50% : 14
Clou de girofle HE @20% : 3
Indol @5% : 2

La facette verte 
Galbanum HE
Aldéhyde phénylacétique

L'aldéhyde phénylacétique est l'une des matières de référence lorsqu'on veut reproduire le parfum de la jacinthe, d'ailleurs l'une de ses dénominations commerciales est Hyacinthin. Cette molécule est également présente naturellement dans l'absolue de jacinthe. Je ne dispose que d'un « premix » à 50% dans de l'alcool phenyléthylique, ce qui permet de stabiliser cette molécule  qui , parait-il, se conserve mal. L'odeur de cette préparation évoque en elle-même la jacinthe de façon peu subtile : vert piquant et rosé.

J'ai ajouté un peu d'essence de galbanum pour compléter le compartiment « verdeur ».

La facette florale
Acétate de benzyle
Acétate de phényléthyle
Alcool phényléthylique
Lilial
Rosalva
Indol

L'acétate de benzyle est une molécule connue pour sa participation dans le parfum du jasmin ; en elle-même son odeur peut évoquer un mélange de vernis à ongle et de liqueur de banane. J'en ai mis ici car cette molécule est présente dans l'absolue de jacinthe.

L'acétate de phényléthyle a une senteur à la fois florale (dans le domaine de la rose), fruitée et miellée ; pour ma part, cela m'évoque un arôme tutti-frutti (pomme, abricot, ananas) type « bonbons anglais », donc très artificiel.

L'alcool phényléthylique , qui joue aussi dans le compartiment « rose » est décrit en détail ici.

Le lilial est une matière de synthèse dont le parfum évoque le muguet. Plutôt tenace et ayant une bonne diffusion, je l'ai utilisé dans cette formule pour accentuer le coté floral printanier que peut suggérer la jacinthe.

Le Rosalva (ou Trepanol) est une matière singulière, son impact rappelle celui des aldéhydes aliphatiques : cireux, un peu gras avec de la puissante et de la ténacité. Le Rosalva possède également une facette évoquant le parfum de la rose (personnellement, cette matière m'évoque l'aspect « fruité gras» d'un bon jambon cru !). Je l'ai utilisé pour sa ténacité, pour prolonger le caractère « rose miellée » dans l'évolution de la composition. En effet, les matières telles que l'aldéhyde phénylacétique, le lilial ou encore l'alcool cinnamique sont plus durables que celles qui figurent la facette florale « rose » (alcool phényléthylique et acétate de phényléthyle), le rosalva vient compenser cela.

J'ai également ajouté une pointe d'indol (la facette animale du jasmin et de la fleur d'oranger) , car cette molécule est présente dans l'absolue de jacinthe.


La facette épicée
Alcool cinnamique
Clou de girofle HE

Présent dans l'extrait naturel de fleur de jacinthe, l'alcool cinnamique dispose de plusieurs facettes : une petit coté cannelle (en beaucoup moins puissant que l'aldéhyde cinnamique), une dimension balsamique (présent par exemple dans le baume de Tolu) et un aspect floral vert ; je lui trouve aussi un faux air amandé.

Pour la nuance épicée de girofle de la fleur de jacinthe, j'ai simplement ajouté de l'huile essentielle de clous de girofle, simple non !

Voilà donc mon portrait olfactif de cette petite jacinthe forcée. Un portrait peut-être encore un peu grossier et maladroit, mais la ressemblance est là entre la mouillette et la fleur en pot. Un bon exercice de style.

samedi 4 décembre 2010

Patchoujeeks !


Il y a quelques mois, Jeeks qui tient le blog Blue Gardenia, m'a contacté pour me demander de lui composer une fragrance autour du patchouli.
J'ai accepté cette « commande », qui après la mise au point d'un « brief » en commun et quelques essais de formules a donné naissance à Patchoujeeks.

Vous trouverez un joli texte plein de malice à propos de cette composition et de son processus de création sur le blog de Blue Gardenia.

C'était une première pour moi de composer « sur commande », et l'expérience fut très enrichissante : comme l'écrit Jeeks, c'est vraiment une élaboration en tandem. C'est une satisfaction pour moi de voir que ce petit projet a bien abouti. 

Illustration : source photo-libre.fr

samedi 13 novembre 2010

Un jardin à Figaretto


J'ai reçu dernièrement deux nouvelles matières premières, l'une synthétique, la (le ?) Stemone ; et l'autre naturelle, l'huile essentielle de petitgrain clémentinier.
La Stemone (ou leafy oxime) possède une intense et rafraichissante odeur de verdure, qui n'est pas sans évoquer celle de la feuille de figuier.
Le petitgrain clémentinier, issue de la distillation des feuilles de clémentinier, a une senteur à la fois verte, un peu fruitée, légèrement épicée en fond (un petit air de gingembre doux) qui rappelle l'odeur que l'on obtient en froissant les feuilles attachées aux clémentines de Corse que l'on trouve dans le commerce en cette saison.

J'ai donc eu l'idée, en mettant à contribution ces deux matières, de tenter une composition de style eau fraîche hespéridée, avec pour thème l'association de la feuille de clémentinier avec la feuille de figuier. Le figuier et surtout le clémentinier étant deux espèces cultivées en Corse, j'ai imaginé que le thème de cette composition pouvait figurer un hypothétique verger de l'ile de beauté.
En me la jouant « Hermès » j'ai appelé la composition « Un Jardin à Figaretto ». Historiquement, c'est dans le hameau de Figaretto, sur la plaine côtière orientale de la Corse que le clémentinier a été introduit dans l'ile de beauté en 1925, et depuis sa culture a prospéré. Et puis dans « Figaretto », on retrouve phonétiquement quelques chose de la figue (bien qu'un lien étymologique soit incertain).
En me prenant pour Dior, j'aurai pu l'appeler « Escale à Figaretto » , ou en parodiant Guerlain « Aqua Allegoria Clémentinier - Figuier ». On peut bien s'amuser, non ?


La formule :

Citron HE : 2
Bergamote HE : 6
Linalol : 6
Acétate de linalyle : 6
Anthranilate de méthyle @20% : 2
Beta naphtyl methyl ketone @20% : 8
Petitgrain clémentinier : 8
Stemone @20% : 4
Methyl laitone @ 10% : 8
Lilial : 2
Aldéhyde alpha amyl cinnamique : 8
Hedione : 20


Le thème hespéridé
Citron HE
Bergamote HE
Linalol
Acétate de linalyle
Anthranilate de méthyle
Beta naphtyl methyl ketone

On retrouve les classiques huiles essentielles de citron et de bergamote, renforcé par le linalol et l'acétate de linalyle, deux molécules caractéristiques des senteurs hespéridées (bergamote, néroli, petitgrain bigaradier...). Une légère touche d'anthranilate de méthyle est ajoutée dans le but d'amener une pointe florale de type néroli. Le beta naphtyl methyl ketone, un produit sous forme cristalline à l'état brut, possède une odeur évoquant la fleur d'oranger, avec des nuances fruitées et poudrées ; je l'ai utilisé ici pour sa ténacité, il prolonge le thème hespéridé en fond.

Le thème feuille de clémentinier
Il est uniquement représenté par l'huile essentielle de petitgrain clémentinier, qui bien sûr s'appuie sur le thème hespéridé.

Le thème feuille de figuier
Stemone
Methyl laitone

J'ai complété la stémone, qui évoque le fraîcheur verte de cette feuille, par du methyl laitone pour traduire l'aspect lactée de son latex. Le methyl laitone a une nuance de lait de coco, qui pourrait s'accorder bizarrement avec un environnement hespéridé, mais ce n'est pas si dissonant que ça au final.

La thème floral
J'ai complété par un thème floral léger, vert et transparent
Lilial 
Aldéhyde amyl cinnamique 
Hedione

Assez proche du fameux hydroxycitronellal, avec sa note de muguet synthétique, le lilial est un peu plus aqueux.
L'aldéhyde amyl cinnamique est classiquement utilisé dans les accords jasmins, il a une senteur florale un peu verte et grasse.
Enfin, il y a une bonne dose d'hédione, qui est assimilé à un jasmin léger, une matière discrète mais tenace.

La fragrance
Le départ est assez vif, le citron acidulé renforce le coté fruité du petitgrain clémentinier donne une impression de zeste de clémentine, comme l'odeur qui reste sur les doigts lorsque l'on épluche le fruit. Le thème frais feuille de figuier avec la Stemone se développe en arrière-plan, présent mais pas envahissant. Je trouve qu'il y a un certain équilibre entre les deux thèmes principaux, mais il est toujours difficile d'auto-évaluer ses créations. Certains sentiront plus la clémentine, d'autres le figuier. S'agissant d'une « eau fraîche », les notes de fond sont assez modérées, on y retrouve l'aspect légèrement « noix de coco » du méthyl laitone associés aux matières florales utilisées, légères mais tenaces.

Giveaway
En laissant un commentaire ci-dessous, vous pouvez gagner une mini-fiole échantillon d' « Un Jardin à Figaretto ». Je ferai un tirage au sort parmi les participants.

Tirage au sort

Le gagnant de l'échantillon d'"Un jardin à Figaretto" est anatole, qui est prié de prendre contact par e-mail à l'adresse coumarinepetitgrainatgmail.com.

Illustration : Un clémentinier de Corse (Source corse.inra.fr). 

mercredi 3 novembre 2010

C'est qui la patronne ?


A l'occasion de la fête de la Toussaint, je me suis posé la question : « les parfumeurs ont-ils un saint patron ? »

Sainte Anne est une candidate, car dans la tradition française elle était la sainte patronne des gantiers, et l'on sait que cette corporation était également celle des parfumeurs dans l'organisation médiévale du commerce et des métiers.

Cependant, la figure qui se dégage principalement comme sainte patronne des parfumeurs est celle de Sainte Marie Madeleine.

Bien que la tradition de Marie Madeleine en tant que patronne des parfumeurs soit difficile à retracer d'un point de vue historique, cette association semble évidente d'un point de vue symbolique. A la fois pécheresse et ascète, sensuelle et sanctifiée, mondaine et recluse, Marie Madeleine est une figure complexe de la tradition chrétienne, porteuse de mythes et de mystères.

Marie Madeleine est avant tout un personnage des évangiles, dans lesquels elle est directement liée au thème symbolique du parfum.

Dans l'épisode de « l'onction de Béthanie », dans la maison de Simon le lépreux, une femme verse sur les pieds de Jésus (selon Jean, sur la tête selon Marc et Mathieu) une livre d'un parfum de nard très précieux et l'essuie avec sa chevelure. Pour Jean, cette femme est Marie de Béthanie, sœur de Lazare et de Marthe.

Ce récit est assez similaire à celui de la « pécheresse pardonnée » de l'évangile selon Luc : lors d'un diner chez Simon le Pharisien, une femme à la réputation de pécheresse peu fréquentable, couvre les pieds de Jésus de larmes, de baisers et de parfum. Malgré les similitudes, il est généralement admis que les récits de l'onction de Béthanie et de la pécheresse pardonnée correspondent à des événements différents, en particulier pour des raisons de chronologie.

Toujours dans les évangiles, il y a le récit de la visite au tombeau. Quelques femmes proches de Jésus, dont Marie de Magdala, sont chargées d'acheter des aromates et de préparer des parfums pour embaumer la corps de Jésus. Alors qu'elles apportent les parfums au tombeau, elles constatent que celui-ci est vide ; alors un ange apparaît et leur annonce la résurrection de Jésus. C'est Marie de Magdala, l'une des préparatrices de parfum, qui la première voit Jésus ressuscité.

La pécheresse de Luc, Marie de l'onction de Béthanie de Jean, et Marie de Magdala au tombeau de christ sont peut-être des personnages différents. Toutefois, une hypothèse courante veut que ces trois figures des évangiles aient été fusionnées dans la tradition catholique en la personne de Marie-Madeleine, en particulier sous l'influence du Pape Grégoire 1er à la fin du sixième siècle. D'ailleurs, un point commun évident entre la pécheresse de Luc, Marie de Béthanie et Marie de Magdala dans les évangiles canoniques est justement ce rapport au parfum.

On retrouve Marie Madeleine dans la tradition catholique franco-provençale. En effet, selon cette tradition, elle fut bannie de Palestine et débarquée sur la côte provençale en compagnie de Lazare son frère, Marthe sa sœur, Maximin, Marie-Jacobé la sœur de la Sainte-Vierge, Marie-Salomé la mère des apôtres Jacques et Jean, et leur servante Sarah. Après avoir évangélisé la région marseillaise, Marie Madeleine passa les 33 dernières années de sa vie en ermite dans une grotte du massif de la Sainte Baume. A sa mort, sa dépouille fut déposée dans un mausolée par les soins de Maximin.
Bernard Gui, hagiographe et inquisiteur, a rapporté l'épisode de la découverte du sarcophage de marbre contenant les reliques de Marie Madeleine à Saint-Maximin en 1279 :
« Lorsqu'on ouvrit le tombeau, il se répandit une grande odeur de parfums, comme si on eût ouvert un magasin rempli d'essences aromatiques les plus suaves. ».Encore une conjonction entre Marie Madeleine et le parfum !

La relation entre Marie Madeleine et le parfum se retrouve également dans les représentations picturales de la sainte. Marie Madeleine est souvent représentée comme une femme voluptueuse, richement vêtue, en général généreusement décolletée, et même parfois nue, ce qui est inhabituel pour une sainte. Sa principale caractéristique physique est son abondante chevelure, de couleur claire, laissée libre sans coiffure. Le rappel au parfum tient dans l'un de ses attributs symboliques : un vase à parfum qui apparaît dans de nombreuses représentations.

Alors, doit-on conseiller aux parfumeurs en manque d'inspiration d'aller allumer un cierge à l'église de la Madeleine et aux directeurs de marques de niche en perte de vitesse de faire un pèlerinage à la Sainte-Baume le 22 juillet ? Après tout, pourquoi pas !

Illustration : Marie Madeleine par Anthony Frederick Augustus Sandys

dimanche 24 octobre 2010

Fleur d'oranger : un soliflore


En cette période de Toussaint, marquée par la grisaille et les frimas, la senteur apaisante de la fleur d'oranger, évocatrice du printemps dans les contrées au climat ensoleillé, ne fera pas de mal.

Et c'est parti pour un soliflore fleur d'oranger :

La formule :

Bigarade HE : 4
Petit grain bigarade HE : 4
Acétate de linalyle : 3
Acétate de géranyle : 2
Acétate de néryle : 1
Linalol : 6
Alpha terpinéol : 1
Alcool phenyléthylique : 3
Anthranilate de méthyle @20% : 8
Indole @5% : 3
Beta naphtyl methyl ketone (oranger crystals) @ 20% : 10
Undecanal (aldéhyde C-11 undecylic) @10% : 1
Aldéhyde amyl-cinnamique : 2
Musc cétone @10% : 8
Galaxolide @50% : 8

Les matières naturelles :
Huile essentielle de bigarade
Huile essentielle de petitgrain bigarade.

Ces deux essences sont issues du même arbre, le bigaradier (Citrus aurantium ) : l'essence de bigarade est obtenue par expression du zeste du fruit ; celle de petitgrain par distillation du feuillage.
Ce sont les fleurs de cet arbre qui donnent la matière « fleur d'oranger » du parfumeur, soit par distillation pour l'essence de Néroli, soit par extraction aux solvant pour l'absolue, soit encore par extraction au CO2 supercritique. Je n'ai pas utilisé ces matières tout bêtement parce que je n'en dispose pas, il faut dire qu'elle sont assez onéreuses.

Venant du même arbre, l'essence de bigarade et de petitgrain bigarade possèdent un air de famille avec la fameuse fleur ; il est donc intéressant de les mettre à contribution dans une composition « fleur d'oranger ». L'essence de bigarade a un profil odorant zesté, amer, légèrement fruité et celui de petitgrain est plus verte, également amer, un poil floral. Dans la composition, leur effet d'amertume permet d'éviter le coté « arôme alimentaire » que l'on peut avoir avec un soliflore « fleur d'oranger ».

L'accord « fleur d'oranger » de synthèse :
Acétate de linalyle
Acétate de géranyle
Acétate de néryle
Linalol
Alpha terpinéol
Alcool phenyléthylique
Anthranilate de méthyle
Indole

Je suis parti de résultats publiés d'analyses par spectrométrie ou chromatographie des molécules qui composent l'absolue de fleur d'oranger et l'essence de Néroli. J'en ai ensuite recomposé, de façon toutefois partielle et approximative, un ersatz à partir de molécules de synthèse.
Les molécules qui caractérisent la composition des extraits de fleur d'oranger par leur proportion sont le linalol et l'acétate de linalyle ; le cumul de ces deux matières représentent souvent plus de 50% de l'extrait.
Le linalol est une molécule extrêmement courante dans les extraits naturels de toutes sortes d'espèces végétales parfumées. On la retrouve en proportions importantes dans les essences de lavande, de bois de rose, de graines de coriandre, de bergamote, etc... Son profil olfactif n'est guère affriolant : c'est floral, une peu vert avec un effet frais, un genre de muguet chimique. Cette matière est comme une espèce de « page blanche » olfactive, qu'il convient de compléter par d'autres matières pour obtenir l'impression voulue.
L'acétate de linalyle a la senteur caractéristique de l'arôme « bergamote » tel qu'on le connaît dans le thé Earl Grey ou dans les bonbons « bergamotes de Nancy ».
Toutefois, la combinaison de ces deux matières ne permettent pas de reconstituer la senteur caractéristique de la fleur d'oranger, tout au plus on obtiendra un pauvre succédané d'essence de bergamote.

Les molécules qui participe activement à la coloration olfactive « fleur d'oranger », même si elles apparaissent en plus faibles pourcentages dans les analyses d' absolues de fleur d'oranger, sont l'anthranilate de méthyle et l'indole.
Un article détaillé sur l'anthranilate de méthyle se trouve sur cette page.
L'indole fait parti des ingrédients plutôt « puants » de la palette du parfumeur. Il évoquera soit des odeurs d'excréments soit des effluves de raffinerie ; il est donc idéal pour les concours de grimaces ! Et pourtant, l'indole est responsable de la facette animale qui fait la personnalité de plusieurs fleurs vedettes de la parfumerie : le jasmin, la narcisse, le champaca et bien sûr, la fleur d'oranger.

Les autres molécules utilisées dans cette reconstitution de fleur d'oranger ( acétate de géranyle,
 acétate de néryle, alpha terpineol, alcool phenyléthylique ), également présentes dans les extraits naturels, ne sont sans doute pas décisives mais apportent des nuances et de la complexité.

Les autres matières :
Beta naphtyl methyl ketone
Aldéhyde amyl-cinnamique
Aldéhyde C-11 undecylic
Musc cétone
Galaxolide

Les deux premières viennent renforcer la dimension florale.
Le beta napthyl methyl ketone (appelé aussi cétone D ou oranger crystals) vient directement participer à l'accord « fleur d'oranger ». Ce produit a en effet une senteur évoquant cette fleur avec une légère dimension poudrée, un peu héliotrope peut-être. Son principal avantage est d'être tenace et de prolonger l'effet fleur d'oranger en fond.
L'aldéhyde amyl cinnamique est également une matière à profil floral, souvent utilisée pour évoquer le jasmin, mais pas incompatible avec la fleur d'oranger.

l'aldéhyde C-11 undecylic fait partie de ces fameux aldéhydes aliphatiques responsables de la caractéristique « aldéhydés » de certaines compositions parfumés. Je l'ai utilisé essentiellement pour donner une connotation « parfumesque » à la composition et pour tenter d'éviter l'effet arôme alimentaire ou lait hydratant pour bébé qui sont des écueils possibles pour un soliflore « fleur d'oranger ». L'aldéhyde C-11 undecylic, derrière son impact gras et diffusif, possède une facette de zeste d'orange (dans lequel il est naturellement présent en très petite quantité) compatible avec le thème général de la fragrance.

J'ai complété la composition par deux muscs, le musc cétone au profil poudré et animal et le galaxolide , pour une touche proprette.

La fragrance :
C'est un soliflore, presque un simple accord déguisé en fragrance ; donc c'est assez linéaire et monolithique. Cependant on peut y déceler quelques nuances dans son évolution. Le départ comporte un peu l'amertume des matières naturelles utilisées, l'aldéhyde C-11 joue sa partition sans être envahissant. La coloration fleur d'oranger est bien présente et elle accompagne l'évolution de la composition passant d'un registre frais en tête à un registre musqué, poudré et un peu animal en fond.

Illustration : une fleur d'oranger (source : biolandes.com)

samedi 16 octobre 2010

Un peu de vocabulaire


« Notre langage ne vaut rien pour décrire le monde des odeurs » a écrit Patrick Süskind dans le roman Le Parfum.
Sans entrer dans le vocabulaire spécialisée de la parfumerie, je me suis intéressé ici uniquement aux noms communs de la langue française désignant un phénomène perceptible par le sens de l'odorat, soit en le disant plus simplement, une odeur.

Odeur
Ce nom désigne une perception objective par l'appareil olfactif, sans connotation particulière. Une odeur peut être bonne ou mauvaise, forte ou faible, passagère ou persistante.
« Avec mon rhume, je ne perçois plus aucune odeur »


Termes utilisés pour une connotation positive de « bonne odeur »

Senteur
Le terme senteur a une signification proche d'odeur, mais généralement utilisée avec une connotation positive. Une senteur est une odeur implicitement reconnue comme « bonne ».
« J'aime la senteur des sous-bois »

Parfum
Le mot parfum désigne une odeur agréable, reconnue comme plaisante, qu'elle soit simple ou complexe, naturelle ou artificielle.
« Le parfum de la rose »

Par extension, le terme parfum désigne bien sûr un produit élaboré, conçu pour diffuser une odeur plaisante.
« Jessica s'est acheté le dernier parfum de Thierry Mugler »

Le mot parfum se prête également aux sens figurés et métaphoriques, où il peut signifier une ambiance, une atmosphère, ou encore un souvenir, une réminiscence.
« Un parfum de fin de règne »

Fragrance
Le sens général est proche de parfum : une odeur plaisante. Fragrance est sans doute un crypto-anglicisme. Ce mot existe en français, mais fait partie originellement d'un langage littéraire assez désuet, il est qualifié de peu usité dans les dictionnaires des années 1930. Fragrance existe aussi en anglais, avec un sens similaire, et c'est certainement par contamination de la langue anglaise qu'il a été réintroduit dans un vocabulaire français plus courant. A l'heure actuelle, le terme fragrance désigne plutôt un produit odorant fabriqué, une création.
« Beauty, la dernière fragrance de Calvin Klein »

Les bonnes odeurs sortent souvent de la cuisine, c'est pourquoi certains termes appartiennent spécifiquement au vocabulaire de la gastronomie.

Arôme
Dans un sens classique, arôme peut se rapprocher de senteur. Mais dans un sens contemporain, il s'applique aux sensations gustatives, ou plus précisément rétro-olfactives. On parle donc d'arômes pour désigner les odeurs, naturelles ou artificielles, des aliments et des boissons. Les arômes peuvent se percevoir par olfaction normale (par le nez) et par rétro-olfaction (en arrière du palais) , les deux perceptions étant différentes.
Associés aux stimulations proprement gustatives (salé, sucré...), à des caractéristique physiques (température, consistance), les arômes participent à la saveur des aliments.
« Cette bière brune possède des arômes de réglisse, de caramel et de banane flambée »

Fumet
Désigne l'odeur agréable ou appétissante d'un plat, et plus spécifiquement d'une viande. Dans le vocabulaire de la chasse, ce sont les traces odorantes du gibier suivies par les chiens.
« Le fumet du ragout me met l'eau à la bouche »

Bouquet
C'est un terme spécifique aux vins. Le bouquet désigne le complexe aromatique que le vin développe en vieillissant. Pour un vin jeune, on parle simplement d'arômes.
« Ce Saint-Joseph 2007 présente un bouquet de cassis, de violette et de framboise »



Termes utilisés pour une connotation négative de « mauvaise odeur »

Puanteur
Ce terme désigne génériquement une odeur désagréable avec une connotation de forte intensité.
« Après une semaine de grève de éboueurs, la puanteur est insupportable »

Pestilence
C'est encore une odeur jugée désagréable, mais avec une connotation d'insalubrité.
« Quelques jours après le séisme, une pestilence a envahi les rues de Port-au-Prince »

Remugle
Une odeur désagréable, plus particulièrement de renfermé, de moisi.
« Il faut aérer pour chasser ce remugle »

Relent
Toujours une odeur négative avec une nuance de ténacité, de persistance. De façon plus spécialisée, ce terme désigne une odeur de viande avariée.
« Les couloirs de métro parisien ont des relents d'œufs pourris »

Fétidité
Une odeur désagréable, généralement liée à des matières organiques animales ou végétales. Ce terme s'utilise en particulier pour désigner la mauvaise odeur naturelle de certaines espèces végétales.
« Cette variété de champignon se caractérise par sa  fétidité »

Méphitisme
Si la fétidité est organique, le méphitisme (mot rare convenons-en) est une mauvaise odeur d'origine minérale et inorganique, avec souvent une dimension toxique. A noter que Méphitis est la déesse latine de l'air corrompu et des mauvaises odeurs.
« Le méphitisme de la Grotte du Chien à Royat »

Curieusement, le vocabulaire semble plus riche et nuancé pour désigner les mauvaises odeurs que les bonnes. Il faut peut-être rapprocher cela de l'une des fonctions ancestrales de l'odorat : détecter des dangers, qu'ils soient liés à un risque alimentaire ou à environnement insalubre.


Pour terminer, je me suis penché sur l'argot et le langage familier pour y chercher des équivalents à odeur.
Le vocabulaire argotique est riche en verbes exprimant l'émanation d'odeurs fortes ou désagréables : cocotter, chlinguer, fouetter, dauber, empester, coincer, plomber ... Mais curieusement, si l'embarras du choix existe pour les verbes, je n'ai pas trouvé de nom d'argot synonyme d'odeur, bonne ou mauvaise. Peut-être qu'un connaisseur en argot pourra m'éclairer ?

Illustration : source zigonet.com

samedi 9 octobre 2010

Des bêtes et un bois


Un fidèle lecteur de ce blog, Cédric, m'a fait parvenir quelques échantillons de matières premières naturelles rares, qui pourraient presque être qualifiées de légendaires.
Il va être question de deux matières animales, la pierre d'Afrique et le castoreum ; et d'un bois, l'oud.

La pierre d'Afrique
Parmi les bizarreries en ce qui concerne l'origine des matières premières de la parfumerie, la pierre d'Afrique (ou hyraceum) est sur les rangs pour recevoir une palme. On doit ce produit au daman des rochers, un petit mammifère social africain, vaguement semblable à une marmotte. En effet, les colonies de ce petit herbivore à l'aspect sympathique, ont la curieuse habitude d'utiliser des latrines. Tout les individus d'un même groupe vont faire leur besoins au même endroit. Au fils des siècles, leurs déjections se sont accumulées, solidifiées, formant des strates allant jusqu'à un mètre. C'est cette matière pétrifiée, vieille de plusieurs millénaires, qui est récolté pour constituer la pierre d'Afrique.

Testons cet échantillon d'absolue de pierre d'Afrique dilué à 10%.
C'est puissamment animal, fécal ! Ce sont les ménageries des cirques Pinder et Bouglione réunis qui vous passe sous le nez, les fauves, les éléphants, les ours, ils sont tous là, et ils ne sortent pas de la douche. Difficile d'évaluer des nuances dans cette matière, c'est du brutal !

Le castoreum
Quittons les rochers de la savane africaine pour rencontrer un animal beaucoup moins exotique. Il s'agit du castor, qui est quasiment un voisin, puisque certains, parait-il, vivent discrètement aux portes de Lyon. Le castoreum est une substance huileuse produite par des glandes abdominales de ce rongeur aquatique. Le castoreum permet au castor non seulement de marquer son territoire par sa puissante odeur, mais aussi d'imperméabiliser son pelage.

Examinons l'échantillon d'absolue de castoreum canadien dilué à 10%
Même si, au débouché du flacon, le castoreum reprend de manière moins brutale quelque aspects animaux de la pierre d'Afrique, son évolution est beaucoup plus nuancée. Je peux y sentir un cuir souple et chaud, du goudron de bois, de la fourrure et de la fumée, voire même une pointe d'huile d'olive « fruité noir ». Une matière très séduisante.


Le bois de oud
Bois l'aloès, bois d'agar, bois d'aigle, les termes ne manquent pas pour nommer ce que la parfumerie actuelle désigne généralement comme bois de oud. Dans un français plus ancien, on le nommait calambac, calambouc ou même calambour comme dans ces vers de Victor Hugo dans Ruy Blas :
« Bien. Vous allez partir de Madrid tout à l'heure,
Pour porter cette boîte en bois de calambour
à mon père, monsieur l'électeur de Neubourg ». 
Imaginez les titres de notre parfumerie alternative si cette dernière dénomination était restée : Al Calambour (L'Artisan Parfumeur), Arabian night Pure Calambour (by Killian), Calambour Royal (Armani privé), Midnight Calambour(Juliette Has a Gun) Calambour Intense (Comptoir Sud Pacifique). Cocasse !

Cette matière odorante est produite par des arbres des genres Aquilaria et Gyrinops qui croissent dans différents pays d'Asie du sud-est. C'est lorsque le bois de ces arbres est attaqué par certaines infections fongiques qu'il devient sombre, résineux et odorant. Ce sont ces portions de bois malade qui constituent le précieux bois de oud.

Examinons l'échantillon d'huile essentielle de bois de oud dilué à 10%
Je suis surpris par une physionomie plus animal que boisé au premier abord. C'est cuiré, vaguement fécal, peut-être légèrement ambré façon labdanum. Cet oud a vraiment sa propre personnalité, mais par certains aspects, il se rapproche assez des deux bestioles évoquées dans ce billet


Il est certain que l'odeur des trois matières décrites ici, si on les évalue selon nos critères de bon goût olfactif contemporain, serait rapidement qualifiées de désagréables, pour ne pas dire répugnantes. Ce sont pourtant des matières phares de l'histoire de la parfumerie, et leur pouvoir de fascination sur l'humanité n'est plus à démontrer. Toutes ces odeurs animales, fécales, phéromonales, de tanières, de peau de bêtes ont disparu de notre environnement quotidien ; et si elles tentent de s'y réintroduire, elles en sont vite chassées à coup de désodorisant. Toutefois, si l'on se place à l'échelle de l'histoire de l'humanité, il semble évident que ces odeurs accompagnent l'homme depuis la nuit des temps. Peut-être que ceci est encore gravé dans un recoin de notre cerveau ?

Illustration : Le bond du daman, le soir au fond de la savane
Remerciements à Cédric, parfumeur naturel amateur et herboriste.

samedi 2 octobre 2010

Une matière : le salicylate de benzyle


Eugène Schueller, chimiste de formation, fondateur du groupe l'Oréal , et yachtman (accessoirement le papa de Liliane) souffrait de coups de soleil lors de ses sorties en mer. Il eut alors l'idée de créer une huile pour le corps capable d'assurer une protection contre les rayons du soleil et de favoriser le bronzage : c'est ainsi que naquit l'Ambre Solaire en 1935. A l'époque, le principal composant cosmétique connu pour ses vertus de filtre solaire était le salicylate de benzyle, déjà utilisé à cet effet depuis 1923 dans des produits américains.
l'Ambre Solaire de Schueller comportait donc du salicylate de benzyle, dont l'odeur venait se superposer à un accord rose/jasmin, classique pour parfumer les produits cosmétiques. L'odeur emblématique des congés payés et des vacances à la mer était née, parée pour marquer la mémoire collective !

Des années plus tard, l'anecdote est fameuse, les chercheurs du groupe l'Oréal supprimaient le salicylate de benzyle de la composition de l'Ambre Solaire (aujourd'hui sous la marque Garnier ), le remplaçant par des substances beaucoup plus performantes en terme de protection contre les rayons ultra-violets ... et les ventes s'effondrèrent ! Les clients ne retrouvaient plus le parfum caractéristique de leur Ambre Solaire auquel, semble-t-il, ils étaient devenus accro.
Le salicylate de benzyle fut donc réintroduit dans la composition de l'Ambre Solaire, non plus comme filtre solaire, mais comme agent parfumant.


Alors, cela sent quoi le salicylate de benzyle ?

Descripteurs conventionnels : Floral, balsamique, sucré, gras, épicé

Descripteurs personnels : Odeur de plage, de crème solaire (et pour cause...), je lui trouve aussi un petit coté caramel au lait, sucré et balsamique.

L'odeur du salicylate de benzyle n'est pas très puissante (et certains y sont anosmiques), mais elle est remarquablement tenace, une mouillette de cette matière pure est odorante plus d'un mois.

Parmi les matières premières naturelles, le salicylate de benzyle se retrouve dans l'huile essentielle d'ylang ylang, les absolues de frangipanier (Plumeria alba), de tiaré (Gardenia taitensis) et d'œillet.

On comprendra aisément que cette matière est un composant incontournable lorsqu'il s'agit de former des senteurs de fleurs exotiques, évocatrices des iles des mers du sud.
Il est aussi utile pour apporter du relief, du gras et une certaine rondeur dans les bouquets floraux, mais aussi pour servir de liant entre des notes florales et des notes balsamiques. Bien sûr, lorsque la dose en est augmentée, c'est un effet dit « solaire », c'est à dire rappelant les produits du bronzage, qui est obtenu.


Dans l'histoire des parfums, il est courant d'associer une fragrance à succès à un ingrédient-clé et novateur : Chanel n°5 et les aldéhydes aliphatiques, Shalimar et l'ethyl-vanilline, Eau Sauvage et l'Hédione... Pour notre salicylate de benzyle, c'est indubitablement à l'Air de Temps de Nina Ricci qu'il faut se référer.
Lancé en 1948, l'Air du Temps et son bouquet d'œillet, de gardénia, de rose et de jasmin  ont accompagné les envies de gaité, de légèreté et de romantisme des jeunes femmes à la sortie des années de guerre. Ce n'est pas le premier parfum à avoir utilisé le salicylate de benzyle, par exemple Fleurs de Rocaille de Caron (1934) ou Je reviens de Worth (1932) l'avait fait avant lui, mais c'est sans doute le premier à l'avoir utilisé à haute dose (autour de 15%). Le salicylate de benzyle contribue à l'œillet, combiné à de l'eugénol, mais aussi au gardenia agissant avec de l'acétate de styrallyle, enfin il sert de liant au tout et fini par contribuer à donner sa personnalité à cette fragrance désormais mythique.

Dans leur ouvrage daté de 1994, Perfumery , practice and principles, R.R. Calkin et J.S. Jellinek font de l'Air du Temps le chef de file d'une famille de parfum à succès de la deuxième partie du vingtième siècle : les floraux-salycilates. Cette famille féminine est basée sur un bouquet floral, une touche boisée, des muscs et bien entendu une forte présence de salicylates (de benzyle, de cis 3 hexenyle et d'amyle). Anais Anais (Cacharel 1979), Fidji (Guy Laroche 1966), Chloé ( Chloé 1975), Charlie (Revlon 1973) et Paris (Yves Saint Laurent 1983) sont à rattacher à cette famille, qui n'est cependant pas reprise dans la classification du Comité Français du Parfum. 

Illustration : affiche publicitaire pour l'Ambre Solaire.

samedi 11 septembre 2010

Formule n° 299


Que faites-vous lors de ces petits moments d'oisiveté du quotidien, si vous avez à votre disposition un stylo et du papier ? Vous notez la liste des courses, vous ébauchez un poème pour l'être cher ou un scénario qu'il faudra absolument envoyer à Spielberg, ou alors vous dessinez des têtes de Toto...

Pour ma part, dans une situation où j'ai du temps à tuer (transport en commun, attente...), il m'arrive d'imaginer et de construire un parfum avec pour premiers outils une feuille de papier et un crayon.

Je vais donc essayer de décortiquer et d'exposer l'un de mes « processus créatif » face à cette page blanche.

Première étape : l'idée de départ
Comme le répète Daniel Craig dans  Layer Cake  : « Have a plan and stick to it. ». Ce jour là, l'idée que j'avais en tête correspondait à une fragrance florale, féminine, au profil capiteux voire narcotique, avec comme thème central l'ylang ylang qui est olfactivement à la jonction des fleurs blanches et des fleurs exotiques. A cela, je comptais ajouter une petit touche rose (accord classique avec les fleurs blanches) et essayer de donner une orientation tubéreuse. Je comptais rester sur une composition simple sans fioriture.
La simplicité est finalement une facilité dans la création de parfum, parce qu'il y a moins d'interactions olfactives à gérer entre les matières, moins de risque de voir apparaître une dissonance ou un déséquilibre. La satisfaction du résultat est plus immédiate qu'avec un projet plus complexe, qui nécessite souvent beaucoup d'essais et d'erreurs avant d'arriver au résultat désiré ; à moins d'avoir une longue et solide expérience.

Deuxième étape : les matières
Je liste donc sur ma feuille les matières premières que j'envisage pour coller à cette idée :

  • Ylang ylang HE
  • Acétate de benzyle
  • Salicylate de benzyle
  • Salicylate d'amyle
  • Linalol
  • Lyral
  • Hydroxycitronnellal
  • Hédione
Voilà pour l'aspect fleur blanche / fleur exotique, étant donné que j'avais pris le parti d'éviter l'absolue de jasmin.

  • Citronnellol
  • Géraniol
  • Nérol
  • Alcool phényl éthylique
Ceci pour la dimension rose, c'est très basique.

  • Wintergreen HE
  • Anthranilate de méthyle
  • Methyl laitone
  • Dihydrojasmone
  • Cashmeran
Cette partie est pour tenter de donner une coloration tubéreuse. Cela mérite quelques éclaircissements.
Je dispose bien d'absolue de tubéreuse diluée à 10% dans de l'huile de jojoba, mais j'ai constaté par l'expérience que l'huile de jojoba ne se dissout pas dans l'alcool. Je ne peux donc pas utiliser cette préparation pour un parfum alcoolique ! L'essence de wintergreen ( du salicylate de méthyle à 98%) et l'anthranilate de méthyle sont des composants habituels des notes tubéreuses. Cela est moins vrai pour les trois autres matières citées.
Le methyl laitone, qui évoque le lait de coco est compatible avec la facette lactonique que l'on peut trouver dans l'absolue de tubéreuse. L'association tubéreuse / coco est somme toute assez classique.
Le dihydrojasmone a une senteur florale verte avec une dimension « légumière » en l'occurrence le céleri. Or certains prêtent une facette verte, légumière à la tubéreuse ; pourquoi ne pas tenter ce dihydrojasmone ?
Enfin, une facette terreuse, de champignon est parfois évoquée pour la tubéreuse. Le cashmeran est compatible avec cette évocation olfactive. En effet, cette matière, à mi chemin entre les bois et les muscs, peut évoquer la terre humide, le ciment frais ou même le carton mouillé.

Sinon, j'avais aussi listé deux autres matières, susceptibles d'apporter chacune une nouvelle dimension :
  • Civette : pour une dimension animale
  • Ethyl vanilline : la vanille que tout le monde aime finalement, une note facile.


Troisième étape : examen de la liste de matière
J'ai listé des matières « fleurs vertes » (grosso modo évocatrices du muguet) que sont le linalol, le lyral et l'hydroxycitronellal. Je crains que ces matières combinées à l'anthranilate de méthyle aboutissent à un effet fleur d'oranger un peu cheap et trop envahissant. Comme je tiens à l'anthranilate pour mon orientation tubéreuse, j'élimine les « fleurs vertes ».

Je décide de me passer des effets un peu « faciles », exit donc l'hédione et la vanille. J'élimine aussi la civette car l'essence d'ylang ylang peut se révéler suffisamment animale.

Quatrième étape : la formule
Il s'agit simplement d'affecter une quantité pour chaque matière retenue, c'est la proportion des matières les unes par rapport aux autres qui formera la fragrance.

Dans mon idée, le thème principal est l'ylang, donc fleur blanche capiteuse et exotique, la rose est un thème secondaire qui s'accorde au premier, et la tubéreuse est plutôt une sorte de déguisement plaqué sur le thème ylang.

Reportée dans mon carnet de formule, celle-ci hérite du numéro 299 :

Ylang Ylang HE complète : 6
Acétate de benzyle : 3
Salicylate de benzyle : 8
Salicylate d'amyle : 1
Citronnellol : 6
Géraniol : 3
Nérol : 2
Alcool phényl éthylique : 4
Wintergreen HE @20% : 3
Anthranilate de méthyle @20% : 6
Methyl laitone @10% : 6
Dihydrojasmone @20% : 2
Cashmeran @50% : 5

Pour cette étape, il faut se fier à ce que l'on connaît des matières, de leurs profils, de leurs intensités, de leurs impacts dans une composition, c'est très empirique.

Par exemple, je me méfie de quelques matières avec lesquelles je reste timide dans les dosages :
L'essence de wintergreen : très connoté médicamenteux pour l'odorat français. (Alors que c'est un arôme alimentaire en Amérique du nord, il existe même des bonbons Mentos goût wintergreen outre-atlantique !)
Le dihydrojasmone : le jus de céleri guette en cas de dosage trop généreux !

A ce niveau, la phase papier-crayon est terminée ;
il est temps de passer au travaux pratiques : le « jus » est concocté en suivant la formule puis il est évalué olfactivement.

Le numéro 299 commence par l'effet de banane éthérée de l'acétate de benzyle qui prend le rôle de la note de tête, c'est conforme aux attentes. Je capte aussi un effet fruité/floral abricoté que je n'avais pas vraiment prévu. Je l'attribue à l'essence d'ylang complète des Comores utilisée qui possède cette facette, mais le nérol et l'antranilate de méthyle peuvent aussi avoir un impact fruité.
Les notes roses sont plus discrètes que je l'avais escompté, elles jouent leur petite musique en arrière plan sans plus, éclipsées par le thème ylang. Quand au « déguisement » de tubéreuse, l'effet est moyen sans être totalement raté. Disons qu'une forme spectrale de tubéreuse apparaît de temps en temps, c'est assez bizarre (cela marche sur ma peau, beaucoup moins sur touche). J'ai aussi des doutes sur la diffusion et la tenue de la fragrance, cela laisse à désirer. Du coup, c'est nettement moins capiteux que prévu du fait de ce manque d'impact. Mais dans l'ensemble, je n'ai pas de mauvaise surprise avec ce numéro 299, il est bien dans le thème de départ et je n'y trouve rien de vraiment déplaisant.
C'est après cette évaluation que l'on peut retravailler la formule, y apporter des correction pour mieux coller au concept de départ ou pour l'améliorer techniquement. En ce qui concerne le numéro 299, j'ai décidé d'en rester là pour le moment.
J'ai eu ma satisfaction de parfumeur du dimanche, une idée en tête, quelques lignes jetées sur une feuille de papier pour passer le temps, et un résultat sympathique même s'il est loin d'être innovant et irréprochable.

Give Away !

Je vous propose de gagner d'un mini-spray du numéro 299, environ 2ml concentré à 35%. Il vous suffit de laisser un commentaire suite à cet article et j'effectuerai, d'ici une semaine, un tirage au sort parmi les participants pour désigner le gagnant.



Tirage au sort

Ou plutôt pile ou face entre Phoebus et Anonyme.
Le gagnant du mini-spray du n°299 est ... Phoebus ; qui est invité à prendre contact à l'adresse e-mail 
coumarinepetitgrainatgmail.com pour la suite des opérations.

samedi 4 septembre 2010

L'élégance du parfum


Il y a quelques semaines, la vénérable maison Chanel a lancé sur le marché sa nouvelle eau de toilette pour homme, baptisée Bleu. Comme pour chaque lancement d'une marque phare de la parfumerie, Bleu a fait l'objet de nombreux commentaires de la part de la communauté d'amateurs de parfums qui s'expriment en ligne sur les forums et les blogs spécialisés. Et il faut bien constater que Bleu a reçu, à ce niveau, un accueil ... plus que réservé !
Banal, lisse, oubliable, ennuyeux, commercial, insipide, déodorant, mousse à raser, sent-bon pour le bureau, supermarket after shave ; voilà un petit échantillon des qualificatifs utilisés par les internautes lorsqu'ils discutent de Bleu de Chanel.
Non, Bleu ne sent pas mauvais et il va certainement bien se vendre ; le reproche qui lui est fait est en définitive un manque d'élégance. Un produit Chanel inélégant, voilà qui est fâcheux !

Mais qu'est-ce que l'élégance pour un parfum ; en quoi une fragrance est-elle élégante ou non ?


En dehors du domaine du parfum, que recouvre exactement cette notion d'élégance ?
  • Tout d'abord, l'élégance fait référence à des critères esthétiques, de formes, de dessin, de ligne, en particulier dans le domaine vestimentaire, mais aussi du design ou de l'architecture. Ce qui est élégant est agréable à l'œil (et à l'esprit qui en est le prolongement), sans pour autant se réclamer d'une démarche artistique pure et dure.
  • Ensuite, l'élégance désigne une qualité sociale, une manière d'être dans son rapport aux autres. Dans cet aspect, il y a l'élégance corporelle (le maintien, l'allure, l'aisance) mais aussi l'élégance du comportement en société (diplomatie, conversation, politesse).
  • Enfin, l'élégance s'applique aussi au domaine de l'esprit pratique et de l'intelligence rationnelle. Un problème peut être traité de manière plus ou moins élégante, que ce soit un exercice de mathématique, un raisonnement philosophique, ou la réparation d'une chaudière !

Est-il possible de définir des critères d'élégance pour un parfum ? Existe-t-il dans l'absolu des odeurs porteuses d'élégances et d'autres qui ne le sont pas ? Je pense que c'est avant tout une question de culture, de conventions sociales.
Je vais prendre comme exemple une comparaison entre la tubéreuse et le pin. J'aurai tendance à dire , comme beaucoup sans doute, que la tubéreuse est plus élégante que le pin. En effet, la note pin, même si elle est utilisée en parfumerie fine, est plutôt associée à la parfumerie fonctionnelle, aux produits ménagers et aux désodorisants pour toilette, des domaines difficiles à associer à l'idée d'élégance. En revanche la tubéreuse est seulement utilisée en parfumerie fine, et de plus dans des compositions féminines souvent capiteuses, des parfums de soirée, donc elle sera plus volontiers assimilée à l'univers de l'élégance. Ceci dit, une fragrance basée sur la tubéreuse peut être pitoyable, alors qu'une autre construite autour du pin peut être sublime, le talent du parfumeur est toujours dans la balance.
Donc un parfum qui se rapproche trop des senteurs fonctionnelles perd pour de nombreuses personnes du capital d'élégance. Le problème, c'est qu'à mesure que la palette de la parfumerie fonctionnelle s'agrandit, la palette de la parfumerie « élégante » joue les peaux de chagrin.
Les notes gourmandes, alimentaires et sucrées, sont un autre type de notes qui a du mal à gagner ses lettres de noblesses en matière d'élégance auprès des perfumistas. Peut-être parce que le sirupeux est considéré comme un effet facile, qui s'adresse à la réminiscence de nos goûts enfantins pour les sucreries, et non à nos goûts construits par notre culture d'adulte. Mais pourquoi la pêche d'un chypre classique sera-telle jugé élégante alors que la framboise d'un parfum girly ne le sera pas ? Il faut avouer qu'il y a surement beaucoup de subjectivité dans ce genre de considérations.


Mais le caractère élégant ou non d'un parfum ne tient pas uniquement à sa nature intrinsèque, mais aussi du contexte dans lequel il se présente.

Dans cette optique, l'amateur de parfum risque de juger inélégant un parfum qui s'inspire trop ouvertement d'une autre création. La marque qui propose le parfum pourra être critiquer pour son manque de créativité (inélégance esthétique), son manque d'idée (inélégance d'esprit) et parfois la volonté de profiter du succès d'autrui (inélégance du comportement). Bien évidemment, la copie ou le plagiat sont le comble de l'inélégance.

Les perfumistas ont en commun avec les amateurs de berlines allemandes le fait d'être sensibles et attentifs à la qualité perçue des matériaux. Si l'amateur de parfum perçoit une pauvreté des matériaux utilisés dans une composition, il soupçonne la marque de sacrifier l'esthétique sur l'autel de la rentabilité économique : un manque évident d'élégance de comportement ! Pour citer Balzac « L'effet la plus essentiel de l'élégance est de cacher les moyens. Tout ce qui révèle une économie est inélégant ».
Bien sûr, l'adresse et le savoir-faire du parfumeur peuvent lui permettre de composer une fragrance qui sent « riche » alors qu'elle est composée de matières bon marché, mais on est alors dans le domaine de l'élégance de la technique, de l'esprit pratique.


Illustration : Indgrid Schram et Gaspard Ulliel dans le film publicitaire pour Bleu de Chanel.

samedi 28 août 2010

Sexualité et olfaction.


L'odorat est le sens qui permet de détecter et d'analyser des informations chimiques, sous forme de molécules volatiles mêlées à l'air ambiant. Dans le règne animal, la communication chimique est souvent au premier plan, en particulier dans le domaine de l'activité sexuelle. Pour de nombreuses espèces animales, allant des insectes jusqu'aux mammifères, ce sont des signaux chimiques qui entraînent bien souvent les comportements sexuels : identification et attraction d'un partenaire, répulsion d'un rival, accouplement ...
Au premier abord, il semblerai que l'homme communique peu ou pas par voie chimique, c'est-à-dire par voie olfactive. L'espèce humaine, au cour de son évolution a inventé le langage, l'écriture, l'imprimerie, le téléphone, internet... il faut bien constater que l'essentiel de la communication humaine passe par la voie audio-visuelle !

Pourtant, il est possible d'affirmer que, dans un certain sens, notre nez est à l'origine première de toute notre vie sexuelle.

En voilà la raison :

L'histoire commence en 1944, lorsque le psychiatre Franz Kallmann étudie des individus qui présentent simultanément une absence de puberté (à un age où cela ne devrait plus être le cas) et une absence d'odorat (anosmie). Kallmann, qui est également généticien, met en évidence le caractère génétique de ces troubles, après s'être intéressé à la généalogie de ces patients.
Le terme Syndrome de Kallmann est d'ailleurs resté pour désigner cette affection génétique rare. Les individus qui en sont atteint étant privé d'odorat et de sexualité, cela suggère l'existence d'un lien d'ordre physiologique entre ce sens et la fonction reproductrice.

En 1977, Guillemin et Schally découvre la gonadolibérine (ou GnRH pour Gonadotropin Releasing Hormone), une hormone produite au cœur du cerveau, dans la zone de l'hypothalamus, par des neurones spécialisés. La gonadolibérine va stimuler la production et la libération d'autres hormones, les gonadotrophines, qui elles-mêmes régulent la production des hormones sexuelles par les ovaires ou les testicules. En quelques sorte, la gonadolibérine agit comme le chef d'orchestre des fonctions de reproduction.
La découverte de la gonadolibérine permettra d'expliquer l'absence de maturité sexuelle rencontrée chez les sujets atteints du syndrome de Kallmann. Tout simplement, ces individus ne produisent pas de gonadolibérine, et on ne trouve pas de neurones spécialisés (neurones à GnRH) au niveau de leur hypothalamus. Des traitements hormonaux ont été mis au point permettant aux patients présentant ce syndrome de « mettre en route » leur fonction reproductrice. Mais le lien avec l'anosmie dont sont victimes ces personnes sera mis en évidence plus tard.

A la fin des années 1980, des chercheurs identifient de manière inattendue des neurones à GnRH dans le nez en formation d'embryons de souris. Inattendue, car la place de ces neurones est au centre du cerveau, bien à l'abri dans la boite crânienne, et non dans la zone servant à capter les molécules odorantes. Il fallait ce rendre à l'évidence : les neurones à GnRH sont des cellules nerveuses migrantes ! En effet, lors du développement de l'embryon, ces neurones migrent depuis le cavité nasale, où ils se sont formés, jusqu'à l'intérieur de cerveau en suivant le trajet des nerfs olfactifs. Et c'est une fois à l'intérieur du cerveau, au niveau de l'hypothalamus, que ces neurones pourront s'exprimer et déclencher, bien plus tard, tout les processus hormonaux propres aux fonctions sexuelles. Si cette migration de neurones a été d'abord mise en évidence chez les souris, il en va de même avec l'embryon humain, où le « voyage » s'étale entre les 6ème et 16ème semaine de la vie embryonnaire.

Cela explique enfin les symptômes du syndrome de Kallmann. L'anomalie génétique que porte les individus atteints de ce syndrome va empêcher le bon développement neurologique du système olfactif chez l'embryon, ce qui entraine la future anosmie. Conséquence de ce mauvais développement, les neurones à GnRH ne peuvent migrer vers l'hypothalamus et restent bloqués dans la région nasale ce qui générera le futur hypogonadisme.

Voilà ce lien surprenant entre olfaction et sexualité à travers l'embryon humain : les cellules qui régentent nos fonctions sexuelles prennent forme dans ce qui sera notre nez ! La nature est parfois bizarrement faite !


mardi 27 juillet 2010

Une matière : l'alcool phényl éthylique


Ce liquide incolore d'aspect huileux est une matière quasi incontournable lorsque le parfumeur s'attaque au registre floral.
Quel en est donc le profil olfactif ?
  • Descripteurs conventionnels : floral, rose, rose fanée, jacinthe, nuance de miel et de brioche, doux.
  • Descripteurs personnels : dans un premier temps, l'alcool phényl éthylique m'évoque la rose séchée de pot-pourri, avec sa facette verte ; mais sa dimension miellée apporte de l'onctuosité, un aspect de nectar de fleur.

L'alcool phényl éthylique (ou PEA pour Phenyl-Ethyl Alcohol), c'est avant tout la rose. Et pour cause, il s'agit du principal constituant de l'absolu de rose de Damas (entre 45% et 70%) obtenu par extraction aux solvants ; en revanche il y en a beaucoup moins dans l'essence de rose extraite par distillation à la vapeur (autour de 1%).
En dehors de la rose, le PEA se retrouve dans l'absolu de fleur de champaca ( autour de 25%), et en moindre proportion dans les absolus de fleur d'oranger, de jasmin sambac, de narcisse.

Synthétisé en 1903, le PEA est d'un usage presque universel lorsqu'il s'agit pour le parfumeur de reconstituer le parfum de plusieurs types de fleurs. Lilas, jacinthe, pivoine, œillet, fleur d'oranger, jasmin, champaca, pois de senteur, narcisse, gardénia ... la liste des reconstitutions florales pouvant avoir recours, à titre principal ou complémentaire, à l'alcool phényl éthylique est conséquente.

L'alcool phényl éthylique a également son importance dans les arômes alimentaires ; et dans ce domaine, cette molécule se retrouve là où on ne l'attendait pas forcément. En effet, des analyses par spectrométrie de masse ont montré une présence non négligeable d'alcool phényl éthylique dans les fromages à pâte molle et à croute lavée que sont le Livarot, le Maroilles, l'Epoisses et le Langres. Avouez qu'il est quand même cocasse de constater que le parfum suave de la rose et l'arôme puissant de ces « fromages qui puent » partagent cette même molécule aromatique !

J'ai également appris à mes dépends que l'alcool phényl éthylique pur est un redoutable dissolvant. Par inadvertance, j'avais laissé tomber une goutte de cette substance sur le coque de mon ordinateur. Et bien la vilaine goutte y a laissé une tache indélébile pour la simple raison que la substance a commencé à dissoudre superficiellement le plastique de la coque de l'ordinateur ! Mais je vous rassure, l'alcool phényl éthylique n'a pas le même effet sur la peau, ouf !


Illustrations : 
En haut, un petit Livarot dont l'alcool phényl éthylique participe à l'arôme (source Wikipédia)
En bas, l'effet d'une goutte de PEA sur mon ordinateur, la tâche noire au centre est consécutive à une dissolution superficielle du plastique !

jeudi 1 juillet 2010

Lavande et rose



Allez parler de bois de oud, de mousse de chêne ou de graines d'ambrette à un béotien du parfum : cela ne lui évoquera sans doute rien du tout. En revanche, la lavande et la rose, cela parle à tout le monde. Des stars populaires de la parfumerie ces deux-là.
Des stars de la parfumerie fine certes, mais aussi de la parfumerie fonctionnelle : désodorisants en aérosol, savonnettes de supérette, papier toilette, adoucissants pour le linge, la rose et la lavande sont omniprésentes ; au risque parfois de perdre leurs lettres de noblesse.

En matière de parfumerie fine, les codes occidentaux leur ont réservé des genres différents : la rose est féminine alors que la lavande est masculine, bien que l'on trouvera facilement des contre-exemples.

Malgré ces genres différents, j'avais envie d'associer ces deux senteurs dans une fragrance simple et sans fioriture : de la lavande et de la rose, point. L'inspiration vient d'une certaine tradition de la cosmétique anglaise. La vénérable maison londonienne Yardley , fondée en 1770 et détentrice du Royal Warrant, commercialise toujours une eau de toilette et une ligne de produits de toilette estampillés « Rose & Lavender ».

Passons à la formule :

Lavande vraie HE : 6

Lavandin super HE : 3

Acétate de géranyle : 3

Alcool phényléthylique : 3

Géranium bourbon HE : 3

Dorinia SAE : 10

Lyral : 4

Methylionone : 2

Iso E super : 8

Galaxolide @50% : 10


  • La lavande :
Les huiles essentielles de lavande et de lavandin sont utilisées, jusque là c'est lisible !
L'acétate de géranyle sert d' « agent de liaison » entre la lavande et la rose ; en effet cette molécule possède aussi bien un caractère rosée que lavandulée.

  • La rose :
Je ne me suis pas trop compliqué la tâche en utilisant une dose massive de Dorinia SAE, une base rose de Firmenich. Je trouve que cette base possède une nuance de feuille verte assez marquée, elle rend une ambiance « roseraie » , la plante entière avec ses feuilles plutôt que la fleur seule.
Je l'ai complété avec de l'alcool phényléthylique (rose miellée) et du géranium bourbon.
Le méthylionone (qui a un caractère violette / iris) est là pour apporter une légère dimension poudrée, classique avec la rose.
Le Lyral est également une matière au caractère floral, qui joue dans le domaine des fleurs « vertes », tilleul ou muguet. Il n'est donc pas dans la famille de la rose, mais je suppose qu'il apporte un peu de légèreté et de complexité dans la dimension florale de la fragrance.

  • Et en complément :
L'iso E super, matière assez passe-partout, dans le rôle du « bois transparent », pour structurer l'édifice.
Le galaxolide, un musc propre, avec sa nuance fruitée de mûre, compatible avec une rose proprette.

  • La fragrance
Elle est simple et directe, la lavande apporte son aspect agreste et frais en tête, la rose reste fraiche et parées de verdure, l'ensemble est propre, voire savonneux (difficile d'éviter l'écueil « fonctionnel » ). Une eau de toilette prise au pied de la lettre, tant le parfum évoque une ambiance de salle de bain, huile de bain à la rose et serviette à la lavande, le confort des choses simples en somme !
Une question demeure : féminin ou masculin ? Pour ma part, je dirai féminin, bien que la lavande associée à des notes rosées un peu vertes (géranium) soit un accord classique de la fougère virile de salon de barbier. Ou alors unisexe ?

Illustration : Pochette de l'album « Power, corruption & lies » de New Order (Virgin 1983), reproduisant elle-même une toile d' Henri Fantin-Latour.

samedi 12 juin 2010

Le baume de copahu



Depuis quelques années, le baume de copahu (ou baume de copaïba) a fait son apparition parmi les matières et les notes revendiquées par les marques de parfum. Voici une petite liste de parfums dont les descriptifs commerciaux indiquent cette matière :
  • Aouda (Comptoir Sud Pacifique, 2009)
  • Bois d'Arménie (Guerlain, 2006)
  • Bois d'Ombrie (Eau d'Italie, 2007)
  • Cerruti Si (Cerruti, 2003)
  • Kingdom (Alexander Mc Queen, 2003)
  • Pure Oud (By Killian, 2009)
  • Songes (Annick Goutal, 2006)
  • et sans oublier Bois de Copaïba (Parfumerie Générale, 2006) qui se réfère au copahu dans son nom.

Le baume de copahu est à la base une oléorésine extraite de différentes espèces d'arbres sud-américains du genre Copaifera (copaïers). Il suffit de forer un trou dans le tronc de ces arbres et d'y insérer un tube pour récolter le baume qui s'en écoule. Cette oleorésine peut être distillée à la vapeur pour obtenir une huile essentielle.

Le baume de copahu, qui a été décrit en Europe pour la première fois au début du XVIIème siècle, fait partie de ces produits qui sont passés de l'armoire du pharmacien à la palette du parfumeur. En effet, ses vertus thérapeutiques sont nombreuses, à la fois anti-inflammatoire, antiseptique, cicatrisant, expectorant, antirhumatismal et j'en passe. Au XIXème siècle, le copahu était le traitement de référence pour les maladies vénériennes courantes telles que la blennorragie ou les urètrites. Mais l'arrivée de la pénicilline et des autres antibiotiques au XXème siécle a poussé le copahu vers la sortie de la pharmacopée.

Mais quel est le profil olfactif de cette matière ?

Le baume de copahu a du mal à trouver sa famille olfactive : il est généralement décrit comme boisé, épicé, résineux avec une nuance aromatique. L'odeur a une intensité modérée, assez douce.

  • Le caractère boisé : dans ce domaine le baume de copahu serait à rapprocher du santal, il en a quelques accents. L'alpha-santalol, une molécule caractéristique du parfum du bois de santal est présente en petite quantité dans le baume de copahu.
  • Le caractère épicé : la molécule principale du baume de copahu est le beta-caryophyllène (autour de 50%). C'est une molécule qui participe à l'arôme du poivre, elle est présente dans l'huile essentielle de poivre noir (jusqu'à 20%), mais aussi dans celle de clou de girofle.
  • Le caractère résineux : même si l'on parle de « baume » de copahu, son parfum n'est pas ouvertement balsamique, si l'on prend comme référents dans ce domaine le benjoin ou les baumes du Pérou et de Tolu. Cependant, on peut rapprocher le copahu de la myrrhe, par une facette résineuse un peu amère.
  • La nuance aromatique : le copahu présente en tête une facette évoquant une combinaison menthe- eucalyptus assez médicamenteuse, mais cela est très ténu.

L'ensemble peut évoquer une odeur douce de sève d'arbre, boisée et résineuse. Tam Dao, le parfum de Dyptique me rappelle d'ailleurs dans son déroulement ce baume de copahu, bien qu'il ne soit pas cité dans sa composition (il est fort possible qu'il n'y en ait pas). C'est peut-être la combinaison du santal avec des matières résineuses et aromatiques (cyprès, myrte) qui abouti à cet effet.

Illustration : Le rêve par Henri rousseau