jeudi 25 février 2010

Extension de palette


De nouvelles matières premières synthétiques sont entrées dans ma collection. La part belle est faite aux alcools et esters de rose.

Acétate de bornyle
Acétate de phényléthyle
Acétate de géranyle
Acétate de néryle
Aldéhyde anisique
Ethyl butyrate
Ethyl vanilline
Géraniol
Iso eugénol
Linalol
Musc cétone
Nérol
Salicylate d'amyle

Et aussi trois bases du catalogue de Firmenich :

Dorinia SA E
Fixateur 505
Galbex 183

Illustration : Pallet pavilion de l'architecte Matthias Loebermann

mercredi 17 février 2010

Les embrouilles du nard


Le nard partage avec la myrrhe, l'encens et quelques autres le statut de parfum « biblique » ; un statut prestigieux lourd de symboles et de mythes.
En effet, le nard est cité à plusieurs reprises dans la bible, par exemple dans l'Evangile selon Saint Jean, chapitre 12, verset 3 :
« Marie, ayant pris une livre d'un parfum de nard pur de grand prix, oignit les pieds de Jésus, et elle lui essuya les pieds avec ses cheveux; et la maison fut remplie de l'odeur du parfum. »

A quoi correspond ce « parfum de nard » dans les écrits anciens ? La situation paraît assez confuse.

L'Histoire naturelle de Pline l'Ancien (texte du premier siècle contemporain de l'Evangile selon Jean) recense une douzaine de plantes sous l'appellation de nard : le nard des Gaules, le pseudo-nard, le nard de Syrie, le nard de Crète... Toutes ces espèces, pour la plupart identifiées comme des valérianacées, ont bien sûr la particularité d'être odoriférantes. Cependant, le vrai nard selon Pline, le plus précieux, est celui d'Inde dont la racine à une odeur de moisissure. Pline livre aussi une composition du parfum de nard :
« Le parfum de nard ou foliatum (XI, 27) est composé d'ompltacium, d'huile de balan, de jonc, de costus (XII, 25 ), de nard, d'amome (XII, 28), de myrrhe, de baume. A ce propos on se rappellera que les herbes qui, avons-nous dit, simulent le nard indien, sont au nombre de neuf (XII, 26 et 27) : que de moyens de falsification! »

Il apparaît qu'un grand nombre de plante fut désigné dans ces temps antiques sous l'appellation de nard. Le nard véritable, l'indien, avait une forte renommée en tant que parfum mais aussi pour ses vertus thérapeutiques, son prix en était très élevé. Les marchands et les apothicaires peu scrupuleux avaient vite fait de qualifier du nom de nard toutes une série de plantes communes pour en élever le prestige et la valeur marchande. Même la lavande fut un nard, sous les noms de nard d'Italie ou de faux-nard. 

Poursuivons la piste du nard indien au 18éme siècle. Deux grands savants de cette époque tentèrent d'identifier le nard indien, le naturaliste suédois Karl von Linné et le linguiste orientaliste anglais Sir William Jones.
Il est fort probable que Linné ait étudié une plante aromatique importée des Indes orientales qui était commercialisée par les droguistes européens sous le nom de « nard indien » au 18éme siècle. Il identifie cette plante comme une graminée, et la classifie en andropogon nardus selon son système de nomenclature binominale. Il s'avère que l'andropogon nardus de Linné est la plante que l'on nomme communément aujourd'hui citronnelle de Ceylan, dont l'huile essentielle est bien connue pour ses vertus répulsives envers les moustiques.
De son coté, Sir William Jones assimile le nard indien à une espèce de valériane poussant dans les régions montagneuses des Indes, désignée comme jatamansi en sanskrit. Ce sont la racine et le collet de cette plante qui sont odoriférants. Cette espèce est appelée aujourd'hui nard de l'Himalaya ou nard jatamansi (nardostachys jatamansi).
Il est admis à l'heure actuelle que c'est le jatamansi de Jones et non l'andropogon nardus de Linné qui correspond le plus certainement au nard indien de l'antiquité. Linné a simplement décrit le nard indien du 18éme siècle, qui n'était pas le même que celui des anciens.

A quoi ressemble donc le parfum du nard jatamansi, décrit comme le plus précieux et le plus suave par les textes profanes et sacrés de l'antiquité ?
Comme je dispose d'un échantillon d'huile essentielle de racines de nard jatamansi d'origine népalaise, je vais tenter d'en décrire la senteur. Le profil odorant est assez complexe. L'impression générale est celle d'une odeur à la fois verte, épicée, boisée et terreuse, avec une dimension animale. La senteur n'est pas forcement séduisante au premier abord, mais il faut avouer qu'elle a quelque chose de pénétrant et d'intrigant, à la fois profondément végétale et subtilement animale.

Facette verte : peut évoquer des légumes feuilles, comme l'épinard , avec une dimension aromatique, un peu menthée.
Facette epicée : des aspects de gingembre, légèrement anisé.
Facette boisé, terreuse : des aspects qui peuvent rappeler les essences de patchouli ou de nagarmotha.
Facette animale : des accents musqués, de sueur et de cuir.

Le nard jatamansi ne semble plus avoir une grande place dans la palette des parfumeurs actuels. L'exception notable est l' Eau de Jatamansi par l'Artisan Parfumeur lancé en 2007, qui revendique cette matière dans son nom comme dans sa composition. Cependant, cette eau de toilette s'était plutôt fait remarquer comme étant l'un des premiers produits « bio » lancé par une marque de parfum« classique », non spécialisée dans le « cosméto-bio ». Je me rappelle avoir rapidement senti ce parfum sur mouillette et l'aspect nard ne m'avait pas particulièrement interpellé. 

Illustration : Fête dans la maison de Simon le Pharisien par Rubens, source imagesbible.com

samedi 6 février 2010

Coumarine et Petitgrain


Avec le titre que j'ai donné à ce blog, il fallait bien un jour ou l'autre que je tente une composition autour de ces deux matières. Ce sera une fragrance typée masculin.

La coumarine est une « vieille » matière première synthétique en parfumerie. Synthétisée en 1868, cette poudre cristallisée odorante a été utilisée dès les débuts de la « parfumerie moderne », par exemple dans Jicky (Guerlain 1889) ou Fougère Royale (Houbigant 1882).
L' odeur de la coumarine se décrit conventionnellement comme douce, évoquant le foin coupé, l'herbe sèche ou la fève tonka dont elle est le principal constituant aromatique. De façon moins conventionnelle, certains lui trouveront une odeur douceâtre de peinture fraiche.
La coumarine est presque un couteau suisse pour les créateurs de parfum : sa personnalité douce et chaude servira à évoquer le tabac aromatisé dans les compositions masculines, sera associée aux matières vanillées pour désamorcer leur coté arôme alimentaire, fera bon ménage avec certaines épices comme la cannelle ou le clou de girofle, pourra participer aux accords ambrés, aux accords boisés, aux accords tabac, et bien sûr aux accords fougère dont elle est une composante emblématique.

Petitgrain est un terme générique désignant les huiles essentielles obtenues par distillation à la vapeur du feuillage de divers arbres à agrumes : il existe du petitgrain citronnier, du petitgrain mandarinier, du petitgrain combava, etc.
Celui dont il s'agit ici est le petitgrain bigarade, issue du bigaradier, l'oranger amer. Son odeur est décrite comme herbacée fraiche, avec une facette florale néroli. (l'HE de néroli étant issue de la distillation des fleurs du bigaradier, ce n'est guère étonnant).

Passons à la formule :

Bergamote HE : 6

Bigarade HE : 4

Petitgrain bigarade HE : 4

Dihydromyrcenol : 6

Lavande HE : 2

Lyral : 4

Anthranilate de méthyle @20% : 1

Coumarine @25% : 15

Veratraldéhyde @50% : 4

Kephalys : 10

Cedryl methyl ether (Cedramber) : 8

Brassylate d'ethylène (Musk T) : 6

Cashmeran @50% : 6

Vetiver HE : 2

Les indications de quantité peuvent être prises comme des gouttes ( Bergamote HE : 6 signifie 6 gouttes d'huile essentielle de bergamote). Après avoir composé le mélange, on ajoute 5ml d'alcool à 90° de pharmacie pour avoir un échantillon.

Les commentaires sur la composition :

Le thème petitgrain : citrus, frais, herbacé, floral

L' HE de petitgrain bigarade est épaulée par l'HE de bigarade, obtenue par expression du zeste du fruit du même arbre, qui apporte un peu de fraicheur fruitée. Toujours dans le thème citrus frais, il y a la bergamote et le dihydromyrcenol, avec son air de détergeant fraicheur citron vert.
La lavande est là pour accentuer la facette herbacée du petitgrain, ces deux essences partagent les mêmes composants principaux, l'acétate de linalyle et le linalol (présents aussi dans la bergamote de façon non négligeable), ce sont les composants secondaires qui leur donnent leurs personnalités différentes.
Le lyral et l'anthranilate de méthyle sont là pour appuyer l'aspect floral du petitgrain. Le lyral est une matière synthétique tenace qui possède une odeur florale que l'on pourra situer entre le muguet et le tilleul. L'anthranilate de méthyle est une matière qui permet d'obtenir à moindre frais un effet fleur d'oranger ou néroli, associé comme nuanceur au linalol et à l'acétate de linalyle entre autres.

L'anthranilate de méthyle peut réagir chimiquement avec le lyral, qui est un aldéhyde, ce qui donne une base de Schiff, une molécule plus lourde qui reprend peu ou prou les caractéristiques olfactives de ses composants. Les producteurs de matières premières commercialisent d'ailleurs la base de Schiff lyral et anthranilate de méthyle toute faite, sous le nom de Lyrame chez IFF par exemple.
Mais j'avoue que je ne maîtrise pas du tout ce type de réaction, est-ce qu'elle se produit dans ma composition, ou faut-il des conditions particulières ? Je n'en sais rien. Et l'anthranilate de méthyle ne réagit-il pas avec le veratraldéhyde, un autre aldéhyde présent dans ma composition ? Si un chimiste passe par là, je suis preneur de toute information.

Le thème coumarine : foin, tabac, doux

J'ai associé la coumarine au képhalis, un bois synthétique, chaud, ambré, qui présente des nuances tabac.
Pour une touche de douceur vanillée (de bon aloi avec le tabac), j'ai utilisé le veratraldehyde : c'est une matière proche de la célèbre vanilline, avec quelques nuances. Le veratraldéhyde m'apparaît comme plus vert, plus herbacé que sa fameuse cousine, tout en restant très crémeux. A vrai dire, je l'ai utilisé car j'étais en rupture de stock de vanilline !

Et en complément : ambre, musc et vétiver.

Le Cedramber (méthyl cedryl ether) est une matière synthétique qui comporte un aspect boisé sec de cédre avec une note ambre gris (comme son nom commercial l'indique !). La partie des muscs est interprété par le brassylate d'éthylène,musc un peu passe-partout, et le cashmeran, plus complexe, avec du boisé, du fruité et une étonnante facette de ciment frais (pour les amateurs de maçonnerie !).
Le vétiver n'était pas présent dans la première version de cette formule. En testant la formule sans lui, j'avais une impression de « chainon manquant », une petite lacune pour structurer l'édifice. J'ai opté pour une touche de vétiver. Le gaïac aurait aussi pu jouer ce rôle peut-être ?

Source illustration : Photo libre.fr