mercredi 17 février 2010

Les embrouilles du nard


Le nard partage avec la myrrhe, l'encens et quelques autres le statut de parfum « biblique » ; un statut prestigieux lourd de symboles et de mythes.
En effet, le nard est cité à plusieurs reprises dans la bible, par exemple dans l'Evangile selon Saint Jean, chapitre 12, verset 3 :
« Marie, ayant pris une livre d'un parfum de nard pur de grand prix, oignit les pieds de Jésus, et elle lui essuya les pieds avec ses cheveux; et la maison fut remplie de l'odeur du parfum. »

A quoi correspond ce « parfum de nard » dans les écrits anciens ? La situation paraît assez confuse.

L'Histoire naturelle de Pline l'Ancien (texte du premier siècle contemporain de l'Evangile selon Jean) recense une douzaine de plantes sous l'appellation de nard : le nard des Gaules, le pseudo-nard, le nard de Syrie, le nard de Crète... Toutes ces espèces, pour la plupart identifiées comme des valérianacées, ont bien sûr la particularité d'être odoriférantes. Cependant, le vrai nard selon Pline, le plus précieux, est celui d'Inde dont la racine à une odeur de moisissure. Pline livre aussi une composition du parfum de nard :
« Le parfum de nard ou foliatum (XI, 27) est composé d'ompltacium, d'huile de balan, de jonc, de costus (XII, 25 ), de nard, d'amome (XII, 28), de myrrhe, de baume. A ce propos on se rappellera que les herbes qui, avons-nous dit, simulent le nard indien, sont au nombre de neuf (XII, 26 et 27) : que de moyens de falsification! »

Il apparaît qu'un grand nombre de plante fut désigné dans ces temps antiques sous l'appellation de nard. Le nard véritable, l'indien, avait une forte renommée en tant que parfum mais aussi pour ses vertus thérapeutiques, son prix en était très élevé. Les marchands et les apothicaires peu scrupuleux avaient vite fait de qualifier du nom de nard toutes une série de plantes communes pour en élever le prestige et la valeur marchande. Même la lavande fut un nard, sous les noms de nard d'Italie ou de faux-nard. 

Poursuivons la piste du nard indien au 18éme siècle. Deux grands savants de cette époque tentèrent d'identifier le nard indien, le naturaliste suédois Karl von Linné et le linguiste orientaliste anglais Sir William Jones.
Il est fort probable que Linné ait étudié une plante aromatique importée des Indes orientales qui était commercialisée par les droguistes européens sous le nom de « nard indien » au 18éme siècle. Il identifie cette plante comme une graminée, et la classifie en andropogon nardus selon son système de nomenclature binominale. Il s'avère que l'andropogon nardus de Linné est la plante que l'on nomme communément aujourd'hui citronnelle de Ceylan, dont l'huile essentielle est bien connue pour ses vertus répulsives envers les moustiques.
De son coté, Sir William Jones assimile le nard indien à une espèce de valériane poussant dans les régions montagneuses des Indes, désignée comme jatamansi en sanskrit. Ce sont la racine et le collet de cette plante qui sont odoriférants. Cette espèce est appelée aujourd'hui nard de l'Himalaya ou nard jatamansi (nardostachys jatamansi).
Il est admis à l'heure actuelle que c'est le jatamansi de Jones et non l'andropogon nardus de Linné qui correspond le plus certainement au nard indien de l'antiquité. Linné a simplement décrit le nard indien du 18éme siècle, qui n'était pas le même que celui des anciens.

A quoi ressemble donc le parfum du nard jatamansi, décrit comme le plus précieux et le plus suave par les textes profanes et sacrés de l'antiquité ?
Comme je dispose d'un échantillon d'huile essentielle de racines de nard jatamansi d'origine népalaise, je vais tenter d'en décrire la senteur. Le profil odorant est assez complexe. L'impression générale est celle d'une odeur à la fois verte, épicée, boisée et terreuse, avec une dimension animale. La senteur n'est pas forcement séduisante au premier abord, mais il faut avouer qu'elle a quelque chose de pénétrant et d'intrigant, à la fois profondément végétale et subtilement animale.

Facette verte : peut évoquer des légumes feuilles, comme l'épinard , avec une dimension aromatique, un peu menthée.
Facette epicée : des aspects de gingembre, légèrement anisé.
Facette boisé, terreuse : des aspects qui peuvent rappeler les essences de patchouli ou de nagarmotha.
Facette animale : des accents musqués, de sueur et de cuir.

Le nard jatamansi ne semble plus avoir une grande place dans la palette des parfumeurs actuels. L'exception notable est l' Eau de Jatamansi par l'Artisan Parfumeur lancé en 2007, qui revendique cette matière dans son nom comme dans sa composition. Cependant, cette eau de toilette s'était plutôt fait remarquer comme étant l'un des premiers produits « bio » lancé par une marque de parfum« classique », non spécialisée dans le « cosméto-bio ». Je me rappelle avoir rapidement senti ce parfum sur mouillette et l'aspect nard ne m'avait pas particulièrement interpellé. 

Illustration : Fête dans la maison de Simon le Pharisien par Rubens, source imagesbible.com

4 commentaires:

  1. Absolument passionnant!!

    Juste une petite question: quand vous parlez du Jatamansi de L'Artisan, vous voulez dire que malgré son nom, il n'a pas vraiment la senteur du nard réel? Je m'étais basée sur lui pour essayer de découvrir à quoi pouvait ressembler cette senteur de légende....

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour Six'

    En ce qui concerne L'eau de Jatamansi de l'AP, je me base sur un souvenir pas très précis, car je n'en dispose pas d'échantillon ; il faudrait que je la re-teste plus en profondeur.
    Il faut dire que le nard jatamansi HE a une odeur forte qui n'est pas forcément qualifiable d'"agréable" selon nos critères contemporains. La première réaction spontanée est du style "C'est ça le fameux parfum mythique !?"

    RépondreSupprimer
  3. Ouille!

    Ahlala, ça calme... n'empêche, juste par intérêt historique, j'aimerais beaucoup le découvrir!

    Si vous réessayez le jatamansi Artisanal, tenez-moi au courant, je serais curieuse d'avoir votre avis!

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour Six'

    J'ai re-testé l'Eau de Jatamansi de l'AP, et il y a effectivement un petit effet "nard", mais il est assez dilué.
    En regardant les pyramides publiées pour cette fragrance, il y a pas mal de matières de fond : vetiver, santal, encens, gaïac, papyrus d'inde (cela doit être le nagarmotha) en plus du nard jatamansi. Difficile d'identifier une dominante ! Cela donne un fond boisé/humus, je trouve.

    Pour decouvrir l'HE de nard jatamansi, vous pouvez vous orienter vers les boutiques d'aromathérapie, certaines ont des flacons "testeurs" comme dans les parfumeries. Ceci dit, l'HE de nard jatamansi n'est pas la plus courante, mais on ne sait jamais.

    RépondreSupprimer