lundi 31 mai 2010

Fleur de bitume



Quelles sont vos images olfactives de la campagne provençale ?
Peut-être le parfum boisé et résineux de la pinède surchauffée par le soleil ; ou bien la garrigue et ses effluves aromatiques de romarin, de thym et d'origan ; ou encore les champs de lavande de Haute Provence.

Lorsque j'étais gamin, j'ai fréquenté les collines provençales lors de jeux d'aventure avec des petits camarades. De cette époque, une odeur demeure gravée dans ma mémoire olfactive : une odeur puissante mais fugace, âcre, qui semblait se dégager de touffes d'herbes folles lorsqu'on les frôlait.

Ce n'est que beaucoup plus récemment que j'ai identifié la source de cette odeur bizarre qui reste associée dans mes souvenirs à la campagne provençale.
La responsable est une légumineuse sauvage, la Bituminaria bituminosa appelée également trèfle bitumineux, psoralée bitumineuse ou encore herbe au bitume. Pourquoi tant de bitume autour de cette modeste herbe sauvage ? Vous vous en doutez, c'est à cause de son odeur !

Cette plante vivace a vaguement l'aspect de la luzerne, avec des feuilles d'un vert foncé et lustré. Elle produit des fleurs couleur lilas assez semblables à celles du trèfle. La bituminaria est présente dans le sud de la France, grossièrement au dessous d'une ligne Bordeaux – Valence. Toutes les parties aériennes de la plante, lorsqu'on les frôle, dégagent une odeur très caractéristique, que les botanistes ont assimilé à celle du bitume.

Je me suis appliqué à décortiquer la fameuse odeur de bitume de cette plante, voici les facettes que je pense avoir détectées :
  • Une facette vertes herbacée, que je rapprocherai de la feuille de tomate. Cette facette est plus perceptible lorsque l'on hume la bituminaria, au petit matin, à la fraîche. En effet, il me semble que le parfum de cette plante se radicalise à mesure que l'atmosphère se fait chaud et sec, il prend alors toute son ampleur bitumineuse.
  • Des facettes d'agrumes (ou hespéridées comme on dit en parfumerie), quelques aspects de pamplemousse, de mandarine, d'orange. Mais il ne s'agit pas là du coté frais et juteux de ces fruits, mais de leurs aspects froids et métalliques, aldéhydés et terpéniques.
  • D'autre aspects de l'odeur de la bituminaria me rappelle les cotés les plus rugueux de ces bois ambré synthétiques tels que le Cedramber, ou peut-être l'Ambroxan.
Il est vrai que l'impression olfactive d'ensemble est celle d'un bitume chaud et âcre (cependant sans effet fumé ou pyrogéné), mais avec cette facette hespéridée sèche assez marquée. L'odeur s'avère d'autre part plutôt volatile, puisqu'une fois coupée, la plante perd rapidement sa senteur.


Des universitaires italiens ont extrait une huile essentielle de la Bituminaria bituminosa par distillation à la vapeur d'eau. Ils ont trouvé un rendement de 0,1% à 0,3% par rapport à la plante fraîche, ce n'est pas énorme mais cela reste théoriquement exploitable (c'est à peu près le rendement du géranium rosat). J'aurai été très curieux de connaître le parfum de cette essence, mais il s'agissait là d'une production purement expérimentale ; à ma connaissance il n'existe pas de production commerciale d'huile essentielle de Bituminaria bituminosa. Les scientifiques italiens ont trouvé dans cette essence une proportion non négligeable de furocoumarines (psoralène, bergaptène, agélicine...), des substances phototoxiques qui disqualifieraient d'entrée la bituminaria d'un hypothétique usage en parfumerie. C'est dommage, je trouve que que cette plante a une signature olfactive inhabituelle et intéressante. On va donc la laisser aux moutons, qui paraît-il, en sont friands. 

Illustration :
En haut : Une bituminaria bituminosa s'épanouit sur le tapis d'aiguilles d'une pinède, ajoutant sa note à l'atmosphère olfactif ambiant.
En bas : Détail d'une bituminaria bituminosa, on y aperçoit un bouton floral en formation. 

8 commentaires:

  1. Bonjour,

    Encore un article fortement intéressant, merci beaucoup le gnou. Une plante que je connait pas mais dont je vais m'empresser de sentir!

    C'est amusant la description que vous en faites me laisse une impression d'absolue d'immortelle (ce coté chaud, métallique et sec). Cela vous ne l'évoque pas?

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  2. why not trying a tincture? just for fun e to try to have a smelling sample...i think that, after your description, not less than one month tincture in 96% ethanol..
    try both, with fresh and dry herb, so to have different olfactive quality..
    we natural perfumistas dont care about furocoumarines!!!:-) expecially if they are diluted...
    let me know ;-)
    ciao
    Roberto

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  3. Bonjour Boolala

    Malheureusement, je ne connais pas l'absolue d'immortelle.
    Coïncidence, dans le champs où j'ai photographié les bituminaria (la seconde photo), il y avait aussi des immortelles sauvages (sans doute helichrysum italicum); les deux plantes ont des parfums tout de même bien différents. La bituminaria porte bien son nom : une odeur de bitume avec des nuances hespéridées et vertes.

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  4. Ciao Roberto,

    Je ne sais pas si la bituminaria est une bonne candidate pour une teinture.

    Le parfum de la bituminaria est paradoxal : il est à la fois puissant et fragile.
    Il a beaucoup de punch, voire d'agressivité, mais il s'évanouit très rapidement.
    La plante coupé perd rapidement son odeur caractéristique.
    Je pense que ce sont des composés très volatiles qui font l'identité du parfum de la bituminaria.

    Je penserai tout de même à tester une teinture , on ne sait jamais , mais je ne suis plus en Provence et je n'ai plus d'échantillon de bituminaria fraîche sous la main.

    Pour les furocoumarines, je m'en moque un peu aussi, il y en a certainement dans mon essence de bergamote ; mais la parfumerie commerciale n'en veut pas.

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  5. Intéressant, j'avais oublié cette plante que j'ai rarement rencontrée.

    Du coup par contre ça m'a rappelé le Lantana dont on trouve une huile essentielle de Lantana camara que je n'ai pas encore eu l'occasion de sentir et dont l'odeur est présentée comme : "herbacée, camphrée, épicée, typique de la davanone".
    Dans mon enfance la plante me rappelait pourtant aussi le bitume voir l'essence, j'ai lu par quelqu'un "le diesel", en effet il y avait de ça, mais peut-être n'était-ce pas Lantana camara mais une espèce différente au sein de ce genre... En tous cas si vous avez des envies de bitume, peut-être faudrait-il voir si vous trouvez un intérêt à cette huile essentielle.

    Ah les furocoumarines... l'huile essentielle de bergamote remplace l'essence et on voit donc apparaître pour le grand public de la bergamote presque incolore sans furocoumarines, pas encore sentie elle non plus en ce qui me concerne, j'espère qu'elle n'est pas trop dénaturée mais elle l'est forcément un peu.

    Dommage qu'on prenne toujours les gens pour des imbéciles, au lieu d'informer simplement les usagers de certains parfums qu'il ne faut pas les utiliser directement sur sa peau dans les heures qui précèdent une exposition solaire "significative", on préfère simplement interdire.

    Ca évite les brûlures et les tâches qui se voient, ça évite les tracasseries administratives avec les mécontents qui n'auraient pas respecté les mises en garde.

    A contrario on tolère toujours des molécules bien plus suspectes encore d'être des photo-carcinogènes dans les écrans solaires synthétiques (Oxybenzone, octinoxate...) car les dommages encourus bien que plus graves sont plus sournois, moins visibles donc plus acceptables.

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  6. Bonjour Cédric

    Bien vu (ou plutôt bien senti) pour le lantana camara, j'en ai de l'huile essentielle et c'est vrai qu'il y a un petit coté "diesel" gras et douceâtre dans sa physionomie aromatique et herbacée. Ceci dit, je trouve que c'est tout de même différent de la bituminaria sur le plan olfactif.

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  7. Merci, j'ai appris quelque chose !

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  8. bonjour je découvre ce qui est dit à proposde la psoralée en cherchant le nom de cette jolie plante que je viens de peindre pour mon herbier c'est une fleur merveilleuse qui mérite d'être regardée de près; pour l'odeur, à part ce premier jet de bitume je retrouve un peu aussi l'odeur aigrelette âcre et chaude de l'hélicryse et puis aussi cette odeur de pierre chaude et de terre sèche qui accompagne mes promenades sur les sentiers désséchés en été... qu'en pensez vous?

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