samedi 28 août 2010

Sexualité et olfaction.


L'odorat est le sens qui permet de détecter et d'analyser des informations chimiques, sous forme de molécules volatiles mêlées à l'air ambiant. Dans le règne animal, la communication chimique est souvent au premier plan, en particulier dans le domaine de l'activité sexuelle. Pour de nombreuses espèces animales, allant des insectes jusqu'aux mammifères, ce sont des signaux chimiques qui entraînent bien souvent les comportements sexuels : identification et attraction d'un partenaire, répulsion d'un rival, accouplement ...
Au premier abord, il semblerai que l'homme communique peu ou pas par voie chimique, c'est-à-dire par voie olfactive. L'espèce humaine, au cour de son évolution a inventé le langage, l'écriture, l'imprimerie, le téléphone, internet... il faut bien constater que l'essentiel de la communication humaine passe par la voie audio-visuelle !

Pourtant, il est possible d'affirmer que, dans un certain sens, notre nez est à l'origine première de toute notre vie sexuelle.

En voilà la raison :

L'histoire commence en 1944, lorsque le psychiatre Franz Kallmann étudie des individus qui présentent simultanément une absence de puberté (à un age où cela ne devrait plus être le cas) et une absence d'odorat (anosmie). Kallmann, qui est également généticien, met en évidence le caractère génétique de ces troubles, après s'être intéressé à la généalogie de ces patients.
Le terme Syndrome de Kallmann est d'ailleurs resté pour désigner cette affection génétique rare. Les individus qui en sont atteint étant privé d'odorat et de sexualité, cela suggère l'existence d'un lien d'ordre physiologique entre ce sens et la fonction reproductrice.

En 1977, Guillemin et Schally découvre la gonadolibérine (ou GnRH pour Gonadotropin Releasing Hormone), une hormone produite au cœur du cerveau, dans la zone de l'hypothalamus, par des neurones spécialisés. La gonadolibérine va stimuler la production et la libération d'autres hormones, les gonadotrophines, qui elles-mêmes régulent la production des hormones sexuelles par les ovaires ou les testicules. En quelques sorte, la gonadolibérine agit comme le chef d'orchestre des fonctions de reproduction.
La découverte de la gonadolibérine permettra d'expliquer l'absence de maturité sexuelle rencontrée chez les sujets atteints du syndrome de Kallmann. Tout simplement, ces individus ne produisent pas de gonadolibérine, et on ne trouve pas de neurones spécialisés (neurones à GnRH) au niveau de leur hypothalamus. Des traitements hormonaux ont été mis au point permettant aux patients présentant ce syndrome de « mettre en route » leur fonction reproductrice. Mais le lien avec l'anosmie dont sont victimes ces personnes sera mis en évidence plus tard.

A la fin des années 1980, des chercheurs identifient de manière inattendue des neurones à GnRH dans le nez en formation d'embryons de souris. Inattendue, car la place de ces neurones est au centre du cerveau, bien à l'abri dans la boite crânienne, et non dans la zone servant à capter les molécules odorantes. Il fallait ce rendre à l'évidence : les neurones à GnRH sont des cellules nerveuses migrantes ! En effet, lors du développement de l'embryon, ces neurones migrent depuis le cavité nasale, où ils se sont formés, jusqu'à l'intérieur de cerveau en suivant le trajet des nerfs olfactifs. Et c'est une fois à l'intérieur du cerveau, au niveau de l'hypothalamus, que ces neurones pourront s'exprimer et déclencher, bien plus tard, tout les processus hormonaux propres aux fonctions sexuelles. Si cette migration de neurones a été d'abord mise en évidence chez les souris, il en va de même avec l'embryon humain, où le « voyage » s'étale entre les 6ème et 16ème semaine de la vie embryonnaire.

Cela explique enfin les symptômes du syndrome de Kallmann. L'anomalie génétique que porte les individus atteints de ce syndrome va empêcher le bon développement neurologique du système olfactif chez l'embryon, ce qui entraine la future anosmie. Conséquence de ce mauvais développement, les neurones à GnRH ne peuvent migrer vers l'hypothalamus et restent bloqués dans la région nasale ce qui générera le futur hypogonadisme.

Voilà ce lien surprenant entre olfaction et sexualité à travers l'embryon humain : les cellules qui régentent nos fonctions sexuelles prennent forme dans ce qui sera notre nez ! La nature est parfois bizarrement faite !