samedi 11 septembre 2010

Formule n° 299


Que faites-vous lors de ces petits moments d'oisiveté du quotidien, si vous avez à votre disposition un stylo et du papier ? Vous notez la liste des courses, vous ébauchez un poème pour l'être cher ou un scénario qu'il faudra absolument envoyer à Spielberg, ou alors vous dessinez des têtes de Toto...

Pour ma part, dans une situation où j'ai du temps à tuer (transport en commun, attente...), il m'arrive d'imaginer et de construire un parfum avec pour premiers outils une feuille de papier et un crayon.

Je vais donc essayer de décortiquer et d'exposer l'un de mes « processus créatif » face à cette page blanche.

Première étape : l'idée de départ
Comme le répète Daniel Craig dans  Layer Cake  : « Have a plan and stick to it. ». Ce jour là, l'idée que j'avais en tête correspondait à une fragrance florale, féminine, au profil capiteux voire narcotique, avec comme thème central l'ylang ylang qui est olfactivement à la jonction des fleurs blanches et des fleurs exotiques. A cela, je comptais ajouter une petit touche rose (accord classique avec les fleurs blanches) et essayer de donner une orientation tubéreuse. Je comptais rester sur une composition simple sans fioriture.
La simplicité est finalement une facilité dans la création de parfum, parce qu'il y a moins d'interactions olfactives à gérer entre les matières, moins de risque de voir apparaître une dissonance ou un déséquilibre. La satisfaction du résultat est plus immédiate qu'avec un projet plus complexe, qui nécessite souvent beaucoup d'essais et d'erreurs avant d'arriver au résultat désiré ; à moins d'avoir une longue et solide expérience.

Deuxième étape : les matières
Je liste donc sur ma feuille les matières premières que j'envisage pour coller à cette idée :

  • Ylang ylang HE
  • Acétate de benzyle
  • Salicylate de benzyle
  • Salicylate d'amyle
  • Linalol
  • Lyral
  • Hydroxycitronnellal
  • Hédione
Voilà pour l'aspect fleur blanche / fleur exotique, étant donné que j'avais pris le parti d'éviter l'absolue de jasmin.

  • Citronnellol
  • Géraniol
  • Nérol
  • Alcool phényl éthylique
Ceci pour la dimension rose, c'est très basique.

  • Wintergreen HE
  • Anthranilate de méthyle
  • Methyl laitone
  • Dihydrojasmone
  • Cashmeran
Cette partie est pour tenter de donner une coloration tubéreuse. Cela mérite quelques éclaircissements.
Je dispose bien d'absolue de tubéreuse diluée à 10% dans de l'huile de jojoba, mais j'ai constaté par l'expérience que l'huile de jojoba ne se dissout pas dans l'alcool. Je ne peux donc pas utiliser cette préparation pour un parfum alcoolique ! L'essence de wintergreen ( du salicylate de méthyle à 98%) et l'anthranilate de méthyle sont des composants habituels des notes tubéreuses. Cela est moins vrai pour les trois autres matières citées.
Le methyl laitone, qui évoque le lait de coco est compatible avec la facette lactonique que l'on peut trouver dans l'absolue de tubéreuse. L'association tubéreuse / coco est somme toute assez classique.
Le dihydrojasmone a une senteur florale verte avec une dimension « légumière » en l'occurrence le céleri. Or certains prêtent une facette verte, légumière à la tubéreuse ; pourquoi ne pas tenter ce dihydrojasmone ?
Enfin, une facette terreuse, de champignon est parfois évoquée pour la tubéreuse. Le cashmeran est compatible avec cette évocation olfactive. En effet, cette matière, à mi chemin entre les bois et les muscs, peut évoquer la terre humide, le ciment frais ou même le carton mouillé.

Sinon, j'avais aussi listé deux autres matières, susceptibles d'apporter chacune une nouvelle dimension :
  • Civette : pour une dimension animale
  • Ethyl vanilline : la vanille que tout le monde aime finalement, une note facile.


Troisième étape : examen de la liste de matière
J'ai listé des matières « fleurs vertes » (grosso modo évocatrices du muguet) que sont le linalol, le lyral et l'hydroxycitronellal. Je crains que ces matières combinées à l'anthranilate de méthyle aboutissent à un effet fleur d'oranger un peu cheap et trop envahissant. Comme je tiens à l'anthranilate pour mon orientation tubéreuse, j'élimine les « fleurs vertes ».

Je décide de me passer des effets un peu « faciles », exit donc l'hédione et la vanille. J'élimine aussi la civette car l'essence d'ylang ylang peut se révéler suffisamment animale.

Quatrième étape : la formule
Il s'agit simplement d'affecter une quantité pour chaque matière retenue, c'est la proportion des matières les unes par rapport aux autres qui formera la fragrance.

Dans mon idée, le thème principal est l'ylang, donc fleur blanche capiteuse et exotique, la rose est un thème secondaire qui s'accorde au premier, et la tubéreuse est plutôt une sorte de déguisement plaqué sur le thème ylang.

Reportée dans mon carnet de formule, celle-ci hérite du numéro 299 :

Ylang Ylang HE complète : 6
Acétate de benzyle : 3
Salicylate de benzyle : 8
Salicylate d'amyle : 1
Citronnellol : 6
Géraniol : 3
Nérol : 2
Alcool phényl éthylique : 4
Wintergreen HE @20% : 3
Anthranilate de méthyle @20% : 6
Methyl laitone @10% : 6
Dihydrojasmone @20% : 2
Cashmeran @50% : 5

Pour cette étape, il faut se fier à ce que l'on connaît des matières, de leurs profils, de leurs intensités, de leurs impacts dans une composition, c'est très empirique.

Par exemple, je me méfie de quelques matières avec lesquelles je reste timide dans les dosages :
L'essence de wintergreen : très connoté médicamenteux pour l'odorat français. (Alors que c'est un arôme alimentaire en Amérique du nord, il existe même des bonbons Mentos goût wintergreen outre-atlantique !)
Le dihydrojasmone : le jus de céleri guette en cas de dosage trop généreux !

A ce niveau, la phase papier-crayon est terminée ;
il est temps de passer au travaux pratiques : le « jus » est concocté en suivant la formule puis il est évalué olfactivement.

Le numéro 299 commence par l'effet de banane éthérée de l'acétate de benzyle qui prend le rôle de la note de tête, c'est conforme aux attentes. Je capte aussi un effet fruité/floral abricoté que je n'avais pas vraiment prévu. Je l'attribue à l'essence d'ylang complète des Comores utilisée qui possède cette facette, mais le nérol et l'antranilate de méthyle peuvent aussi avoir un impact fruité.
Les notes roses sont plus discrètes que je l'avais escompté, elles jouent leur petite musique en arrière plan sans plus, éclipsées par le thème ylang. Quand au « déguisement » de tubéreuse, l'effet est moyen sans être totalement raté. Disons qu'une forme spectrale de tubéreuse apparaît de temps en temps, c'est assez bizarre (cela marche sur ma peau, beaucoup moins sur touche). J'ai aussi des doutes sur la diffusion et la tenue de la fragrance, cela laisse à désirer. Du coup, c'est nettement moins capiteux que prévu du fait de ce manque d'impact. Mais dans l'ensemble, je n'ai pas de mauvaise surprise avec ce numéro 299, il est bien dans le thème de départ et je n'y trouve rien de vraiment déplaisant.
C'est après cette évaluation que l'on peut retravailler la formule, y apporter des correction pour mieux coller au concept de départ ou pour l'améliorer techniquement. En ce qui concerne le numéro 299, j'ai décidé d'en rester là pour le moment.
J'ai eu ma satisfaction de parfumeur du dimanche, une idée en tête, quelques lignes jetées sur une feuille de papier pour passer le temps, et un résultat sympathique même s'il est loin d'être innovant et irréprochable.

Give Away !

Je vous propose de gagner d'un mini-spray du numéro 299, environ 2ml concentré à 35%. Il vous suffit de laisser un commentaire suite à cet article et j'effectuerai, d'ici une semaine, un tirage au sort parmi les participants pour désigner le gagnant.



Tirage au sort

Ou plutôt pile ou face entre Phoebus et Anonyme.
Le gagnant du mini-spray du n°299 est ... Phoebus ; qui est invité à prendre contact à l'adresse e-mail 
coumarinepetitgrainatgmail.com pour la suite des opérations.

samedi 4 septembre 2010

L'élégance du parfum


Il y a quelques semaines, la vénérable maison Chanel a lancé sur le marché sa nouvelle eau de toilette pour homme, baptisée Bleu. Comme pour chaque lancement d'une marque phare de la parfumerie, Bleu a fait l'objet de nombreux commentaires de la part de la communauté d'amateurs de parfums qui s'expriment en ligne sur les forums et les blogs spécialisés. Et il faut bien constater que Bleu a reçu, à ce niveau, un accueil ... plus que réservé !
Banal, lisse, oubliable, ennuyeux, commercial, insipide, déodorant, mousse à raser, sent-bon pour le bureau, supermarket after shave ; voilà un petit échantillon des qualificatifs utilisés par les internautes lorsqu'ils discutent de Bleu de Chanel.
Non, Bleu ne sent pas mauvais et il va certainement bien se vendre ; le reproche qui lui est fait est en définitive un manque d'élégance. Un produit Chanel inélégant, voilà qui est fâcheux !

Mais qu'est-ce que l'élégance pour un parfum ; en quoi une fragrance est-elle élégante ou non ?


En dehors du domaine du parfum, que recouvre exactement cette notion d'élégance ?
  • Tout d'abord, l'élégance fait référence à des critères esthétiques, de formes, de dessin, de ligne, en particulier dans le domaine vestimentaire, mais aussi du design ou de l'architecture. Ce qui est élégant est agréable à l'œil (et à l'esprit qui en est le prolongement), sans pour autant se réclamer d'une démarche artistique pure et dure.
  • Ensuite, l'élégance désigne une qualité sociale, une manière d'être dans son rapport aux autres. Dans cet aspect, il y a l'élégance corporelle (le maintien, l'allure, l'aisance) mais aussi l'élégance du comportement en société (diplomatie, conversation, politesse).
  • Enfin, l'élégance s'applique aussi au domaine de l'esprit pratique et de l'intelligence rationnelle. Un problème peut être traité de manière plus ou moins élégante, que ce soit un exercice de mathématique, un raisonnement philosophique, ou la réparation d'une chaudière !

Est-il possible de définir des critères d'élégance pour un parfum ? Existe-t-il dans l'absolu des odeurs porteuses d'élégances et d'autres qui ne le sont pas ? Je pense que c'est avant tout une question de culture, de conventions sociales.
Je vais prendre comme exemple une comparaison entre la tubéreuse et le pin. J'aurai tendance à dire , comme beaucoup sans doute, que la tubéreuse est plus élégante que le pin. En effet, la note pin, même si elle est utilisée en parfumerie fine, est plutôt associée à la parfumerie fonctionnelle, aux produits ménagers et aux désodorisants pour toilette, des domaines difficiles à associer à l'idée d'élégance. En revanche la tubéreuse est seulement utilisée en parfumerie fine, et de plus dans des compositions féminines souvent capiteuses, des parfums de soirée, donc elle sera plus volontiers assimilée à l'univers de l'élégance. Ceci dit, une fragrance basée sur la tubéreuse peut être pitoyable, alors qu'une autre construite autour du pin peut être sublime, le talent du parfumeur est toujours dans la balance.
Donc un parfum qui se rapproche trop des senteurs fonctionnelles perd pour de nombreuses personnes du capital d'élégance. Le problème, c'est qu'à mesure que la palette de la parfumerie fonctionnelle s'agrandit, la palette de la parfumerie « élégante » joue les peaux de chagrin.
Les notes gourmandes, alimentaires et sucrées, sont un autre type de notes qui a du mal à gagner ses lettres de noblesses en matière d'élégance auprès des perfumistas. Peut-être parce que le sirupeux est considéré comme un effet facile, qui s'adresse à la réminiscence de nos goûts enfantins pour les sucreries, et non à nos goûts construits par notre culture d'adulte. Mais pourquoi la pêche d'un chypre classique sera-telle jugé élégante alors que la framboise d'un parfum girly ne le sera pas ? Il faut avouer qu'il y a surement beaucoup de subjectivité dans ce genre de considérations.


Mais le caractère élégant ou non d'un parfum ne tient pas uniquement à sa nature intrinsèque, mais aussi du contexte dans lequel il se présente.

Dans cette optique, l'amateur de parfum risque de juger inélégant un parfum qui s'inspire trop ouvertement d'une autre création. La marque qui propose le parfum pourra être critiquer pour son manque de créativité (inélégance esthétique), son manque d'idée (inélégance d'esprit) et parfois la volonté de profiter du succès d'autrui (inélégance du comportement). Bien évidemment, la copie ou le plagiat sont le comble de l'inélégance.

Les perfumistas ont en commun avec les amateurs de berlines allemandes le fait d'être sensibles et attentifs à la qualité perçue des matériaux. Si l'amateur de parfum perçoit une pauvreté des matériaux utilisés dans une composition, il soupçonne la marque de sacrifier l'esthétique sur l'autel de la rentabilité économique : un manque évident d'élégance de comportement ! Pour citer Balzac « L'effet la plus essentiel de l'élégance est de cacher les moyens. Tout ce qui révèle une économie est inélégant ».
Bien sûr, l'adresse et le savoir-faire du parfumeur peuvent lui permettre de composer une fragrance qui sent « riche » alors qu'elle est composée de matières bon marché, mais on est alors dans le domaine de l'élégance de la technique, de l'esprit pratique.


Illustration : Indgrid Schram et Gaspard Ulliel dans le film publicitaire pour Bleu de Chanel.