samedi 13 novembre 2010

Un jardin à Figaretto


J'ai reçu dernièrement deux nouvelles matières premières, l'une synthétique, la (le ?) Stemone ; et l'autre naturelle, l'huile essentielle de petitgrain clémentinier.
La Stemone (ou leafy oxime) possède une intense et rafraichissante odeur de verdure, qui n'est pas sans évoquer celle de la feuille de figuier.
Le petitgrain clémentinier, issue de la distillation des feuilles de clémentinier, a une senteur à la fois verte, un peu fruitée, légèrement épicée en fond (un petit air de gingembre doux) qui rappelle l'odeur que l'on obtient en froissant les feuilles attachées aux clémentines de Corse que l'on trouve dans le commerce en cette saison.

J'ai donc eu l'idée, en mettant à contribution ces deux matières, de tenter une composition de style eau fraîche hespéridée, avec pour thème l'association de la feuille de clémentinier avec la feuille de figuier. Le figuier et surtout le clémentinier étant deux espèces cultivées en Corse, j'ai imaginé que le thème de cette composition pouvait figurer un hypothétique verger de l'ile de beauté.
En me la jouant « Hermès » j'ai appelé la composition « Un Jardin à Figaretto ». Historiquement, c'est dans le hameau de Figaretto, sur la plaine côtière orientale de la Corse que le clémentinier a été introduit dans l'ile de beauté en 1925, et depuis sa culture a prospéré. Et puis dans « Figaretto », on retrouve phonétiquement quelques chose de la figue (bien qu'un lien étymologique soit incertain).
En me prenant pour Dior, j'aurai pu l'appeler « Escale à Figaretto » , ou en parodiant Guerlain « Aqua Allegoria Clémentinier - Figuier ». On peut bien s'amuser, non ?


La formule :

Citron HE : 2
Bergamote HE : 6
Linalol : 6
Acétate de linalyle : 6
Anthranilate de méthyle @20% : 2
Beta naphtyl methyl ketone @20% : 8
Petitgrain clémentinier : 8
Stemone @20% : 4
Methyl laitone @ 10% : 8
Lilial : 2
Aldéhyde alpha amyl cinnamique : 8
Hedione : 20


Le thème hespéridé
Citron HE
Bergamote HE
Linalol
Acétate de linalyle
Anthranilate de méthyle
Beta naphtyl methyl ketone

On retrouve les classiques huiles essentielles de citron et de bergamote, renforcé par le linalol et l'acétate de linalyle, deux molécules caractéristiques des senteurs hespéridées (bergamote, néroli, petitgrain bigaradier...). Une légère touche d'anthranilate de méthyle est ajoutée dans le but d'amener une pointe florale de type néroli. Le beta naphtyl methyl ketone, un produit sous forme cristalline à l'état brut, possède une odeur évoquant la fleur d'oranger, avec des nuances fruitées et poudrées ; je l'ai utilisé ici pour sa ténacité, il prolonge le thème hespéridé en fond.

Le thème feuille de clémentinier
Il est uniquement représenté par l'huile essentielle de petitgrain clémentinier, qui bien sûr s'appuie sur le thème hespéridé.

Le thème feuille de figuier
Stemone
Methyl laitone

J'ai complété la stémone, qui évoque le fraîcheur verte de cette feuille, par du methyl laitone pour traduire l'aspect lactée de son latex. Le methyl laitone a une nuance de lait de coco, qui pourrait s'accorder bizarrement avec un environnement hespéridé, mais ce n'est pas si dissonant que ça au final.

La thème floral
J'ai complété par un thème floral léger, vert et transparent
Lilial 
Aldéhyde amyl cinnamique 
Hedione

Assez proche du fameux hydroxycitronellal, avec sa note de muguet synthétique, le lilial est un peu plus aqueux.
L'aldéhyde amyl cinnamique est classiquement utilisé dans les accords jasmins, il a une senteur florale un peu verte et grasse.
Enfin, il y a une bonne dose d'hédione, qui est assimilé à un jasmin léger, une matière discrète mais tenace.

La fragrance
Le départ est assez vif, le citron acidulé renforce le coté fruité du petitgrain clémentinier donne une impression de zeste de clémentine, comme l'odeur qui reste sur les doigts lorsque l'on épluche le fruit. Le thème frais feuille de figuier avec la Stemone se développe en arrière-plan, présent mais pas envahissant. Je trouve qu'il y a un certain équilibre entre les deux thèmes principaux, mais il est toujours difficile d'auto-évaluer ses créations. Certains sentiront plus la clémentine, d'autres le figuier. S'agissant d'une « eau fraîche », les notes de fond sont assez modérées, on y retrouve l'aspect légèrement « noix de coco » du méthyl laitone associés aux matières florales utilisées, légères mais tenaces.

Giveaway
En laissant un commentaire ci-dessous, vous pouvez gagner une mini-fiole échantillon d' « Un Jardin à Figaretto ». Je ferai un tirage au sort parmi les participants.

Tirage au sort

Le gagnant de l'échantillon d'"Un jardin à Figaretto" est anatole, qui est prié de prendre contact par e-mail à l'adresse coumarinepetitgrainatgmail.com.

Illustration : Un clémentinier de Corse (Source corse.inra.fr). 

mercredi 3 novembre 2010

C'est qui la patronne ?


A l'occasion de la fête de la Toussaint, je me suis posé la question : « les parfumeurs ont-ils un saint patron ? »

Sainte Anne est une candidate, car dans la tradition française elle était la sainte patronne des gantiers, et l'on sait que cette corporation était également celle des parfumeurs dans l'organisation médiévale du commerce et des métiers.

Cependant, la figure qui se dégage principalement comme sainte patronne des parfumeurs est celle de Sainte Marie Madeleine.

Bien que la tradition de Marie Madeleine en tant que patronne des parfumeurs soit difficile à retracer d'un point de vue historique, cette association semble évidente d'un point de vue symbolique. A la fois pécheresse et ascète, sensuelle et sanctifiée, mondaine et recluse, Marie Madeleine est une figure complexe de la tradition chrétienne, porteuse de mythes et de mystères.

Marie Madeleine est avant tout un personnage des évangiles, dans lesquels elle est directement liée au thème symbolique du parfum.

Dans l'épisode de « l'onction de Béthanie », dans la maison de Simon le lépreux, une femme verse sur les pieds de Jésus (selon Jean, sur la tête selon Marc et Mathieu) une livre d'un parfum de nard très précieux et l'essuie avec sa chevelure. Pour Jean, cette femme est Marie de Béthanie, sœur de Lazare et de Marthe.

Ce récit est assez similaire à celui de la « pécheresse pardonnée » de l'évangile selon Luc : lors d'un diner chez Simon le Pharisien, une femme à la réputation de pécheresse peu fréquentable, couvre les pieds de Jésus de larmes, de baisers et de parfum. Malgré les similitudes, il est généralement admis que les récits de l'onction de Béthanie et de la pécheresse pardonnée correspondent à des événements différents, en particulier pour des raisons de chronologie.

Toujours dans les évangiles, il y a le récit de la visite au tombeau. Quelques femmes proches de Jésus, dont Marie de Magdala, sont chargées d'acheter des aromates et de préparer des parfums pour embaumer la corps de Jésus. Alors qu'elles apportent les parfums au tombeau, elles constatent que celui-ci est vide ; alors un ange apparaît et leur annonce la résurrection de Jésus. C'est Marie de Magdala, l'une des préparatrices de parfum, qui la première voit Jésus ressuscité.

La pécheresse de Luc, Marie de l'onction de Béthanie de Jean, et Marie de Magdala au tombeau de christ sont peut-être des personnages différents. Toutefois, une hypothèse courante veut que ces trois figures des évangiles aient été fusionnées dans la tradition catholique en la personne de Marie-Madeleine, en particulier sous l'influence du Pape Grégoire 1er à la fin du sixième siècle. D'ailleurs, un point commun évident entre la pécheresse de Luc, Marie de Béthanie et Marie de Magdala dans les évangiles canoniques est justement ce rapport au parfum.

On retrouve Marie Madeleine dans la tradition catholique franco-provençale. En effet, selon cette tradition, elle fut bannie de Palestine et débarquée sur la côte provençale en compagnie de Lazare son frère, Marthe sa sœur, Maximin, Marie-Jacobé la sœur de la Sainte-Vierge, Marie-Salomé la mère des apôtres Jacques et Jean, et leur servante Sarah. Après avoir évangélisé la région marseillaise, Marie Madeleine passa les 33 dernières années de sa vie en ermite dans une grotte du massif de la Sainte Baume. A sa mort, sa dépouille fut déposée dans un mausolée par les soins de Maximin.
Bernard Gui, hagiographe et inquisiteur, a rapporté l'épisode de la découverte du sarcophage de marbre contenant les reliques de Marie Madeleine à Saint-Maximin en 1279 :
« Lorsqu'on ouvrit le tombeau, il se répandit une grande odeur de parfums, comme si on eût ouvert un magasin rempli d'essences aromatiques les plus suaves. ».Encore une conjonction entre Marie Madeleine et le parfum !

La relation entre Marie Madeleine et le parfum se retrouve également dans les représentations picturales de la sainte. Marie Madeleine est souvent représentée comme une femme voluptueuse, richement vêtue, en général généreusement décolletée, et même parfois nue, ce qui est inhabituel pour une sainte. Sa principale caractéristique physique est son abondante chevelure, de couleur claire, laissée libre sans coiffure. Le rappel au parfum tient dans l'un de ses attributs symboliques : un vase à parfum qui apparaît dans de nombreuses représentations.

Alors, doit-on conseiller aux parfumeurs en manque d'inspiration d'aller allumer un cierge à l'église de la Madeleine et aux directeurs de marques de niche en perte de vitesse de faire un pèlerinage à la Sainte-Baume le 22 juillet ? Après tout, pourquoi pas !

Illustration : Marie Madeleine par Anthony Frederick Augustus Sandys