mercredi 29 décembre 2010

Les parfums du grenier : La Nuit de Paco Rabanne


J’ai récemment mis la main sur un petit trésor fort réjouissant : une sympathique collection de miniatures et d’échantillons de parfum datant des années 1980. Ce genre de collection doit traîner dans de nombreuses caves et greniers. En effet, la collection d’échantillons de parfum semble être une pratique assez courante chez les adolescentes ; et puis, les jeunes filles devenant femmes, elles oublient souvent leurs précieuses collections avec « les vieilles affaires », enfouies au fin fond de vieux cartons d’emballage. Demandez à vos amies, vous pourriez avoir de bonnes surprises !

Voilà, je vais pouvoir me vouer aux démons du vintage en parfumerie. Pour débuter, je vous propose de partager mes impressions sur l’une des trouvailles : La Nuit de Paco Rabanne.

Cette eau de toilette a été lancée en 1985, le discours publicitaire de l’époque la présente ainsi : « Une eau de toilette de séduction pour une femme sensuelle, sophistiquée et moderne ». Aujourd’hui disparu des rayons des parfumeries, La Nuit de Paco Rabanne bénéficie auprès des amateurs de vintage de sa petite renommée de chypre charnel. J’ai même lu dans les commentaires de sites fréquentés par des perfumistas anglophones, que cette fragrance évoquait à certains la débauche et la luxure. Diantre !

Cette réputation sulfureuse provient de toute une série de notes animalisées judicieusement dosées qui viennent rehausser une structure chyprée légèrement fruitée.

D’après la pyramide officielle, La Nuit s’ouvre sur du citron et du basilic. Dans mon échantillon, le citron est plutôt flapi et le basilic se traduit par une bouffée de linalol assez peu aromatique. Il est cependant possible que ces notes de têtes aient été altérées par le temps.

La Nuit possède aussi une dimension fruitée, mais il ne faut pas s’attendre à ce type de fruité contemporain, entre sorbet sucraillé et shampooing au coulis. Non, il s’agit de fruits « vieille école », de la prune bien sombre, très chic dans un chypre, et un soupçon de pêche vintage obtenue par une pointe d’aldéhyde C14 sans doute.

C’est la rose qui se charge du registre floral, traditionnel pour apporter la touche de féminité dans un chypre classique. Une rose finalement assez secondaire, qui s’intègre discrètement mais efficacement à la composition.
Dans le domaine des bois, les matières emblématiques du chypre sont là, le patchouli et la mousse de chêne, il n’est pas impossible qu’il y ait un peu de cèdre aussi.

Venons-en maintenant au clou du spectacle, la ménagerie des notes animales : miel, civette, cuir, musc.

La Nuit comporte une facette de miel, ou de cire d’abeille, qui combinée avec les bois procure ce petit effet « encaustique » (encaustique qui est à la base une dissolution de cire d’abeille dans de l’essence de térébenthine), un peu à la manière de « Miel des Bois » de Serge Lutens. Cependant, l’effet est beaucoup moins proéminent que dans le Lutens. Cette facette miellée (finalement assez familière chez Paco Rabanne de PR Pour Homme à 1 Million) s’accorde aussi assez naturellement avec la rose et le cuir.

La civette fait partie de ces notes phéromonales pleines d’ambiguïté, capables d’apporter une profondeur incomparable à une composition parfumée. De plus la sensibilité de chacun à ce type de notes semble différente : certains ne les relèvent à peine alors que d’autres les perçoivent distinctement. Et lorsqu’on la perçoit, la civette ne laisse pas indifférent.

La note cuir qui accompagne le développement de la fragrance est claire, souple, miellée finalement assez confortable. La dimension animale est renforcée par un effet de musc « à l’ancienne », sans doute du musc cétone en grande partie.

Alors, et la débauche et de la luxure dans tout ça ? Comme souvent, avec les compositions comportant des notes animales finement équilibrées, c’est sur la peau que tout va se jouer.
Sur mouillette, La Nuit de Paco Rabanne peut apparaître comme un sympathique chypre fruité-cuir parmi d’autres. Mais c’est sur la peau qu’il peut prendre une tout autre dimension, selon l’alchimie personnelle de chacune. Cette combinaison rose-pêche-miel-civette-musc a tendance à se fondre sur la peau des femmes de manière fort troublante. C’est là que l’on regrette la disparition commerciale de cette fragrance !


Post Scriptum
Je profite de ce billet pour souhaiter aux lecteurs et lectrices de ce blog une belle et heureuse année 2011, remplie de parfums émouvants et enivrants.

dimanche 12 décembre 2010

Jacinthe forcée


En ce moment, les fleuristes proposent des jacinthes en pot à faire fleurir en intérieur. Ce sont des jacinthes forcées à qui l'on a fait croire que le printemps arrive décembre. Pour cela les bulbes ont séjourné en chambre froide pour simuler la période hivernale, puis sont plantés en terre dans l'obscurité à température fraiche pour qu'ils produisent des racines et un germe. Il suffit ensuite de les placer à la lumière et à la température d'un appartement chauffé pour que la grappe de petites fleurs aux couleurs vives et à l'aspect cireux se développe.

J'ai donc acheté une de ces jacinthes forcées en pot, dont les boutons floraux étaient déjà formés. Après une semaine bien au chaud dans mon appartement, la plante a fleuri. Les fleurs sont d'un rose très girly, parfois moucheté de vert (si quelqu'un connaît le nom de ce cultivar ?)

Cela m'a permis de saisir le parfum de la jacinthe in vivo.
Un parfum floral printanier, qui fait contraster des facettes vertes presque agressives avec des facettes florales plus douces, subtilement épicées. Le coté vert est vif, piquant, un peu légumier, il évoque quelque chose entre le radis frais, la tige de céleri et la la feuille de moutarde. La facette florale évoque les aspects miellés du parfum de la rose, avec des nuances épicées de cannelle et de girofle. Une bien curieuse composition que nous offre la nature.

Je me suis mis en tête de tenter de reproduire, avec les matières à ma disposition, ce parfum de jacinthe. Pour cela, je me suis inspiré de la composition de l'absolue de jacinthe et de formules basiques de « bases jacinthe » , avec la fleur sous mon nez comme étalon. Après quelques essais et ajustements, je suis arrivé à ceci :

La formule
Galbanum HE @20% : 4
Aldéhyde phénylacétique @50% dans alcool phényléthylique : 2
Acétate de benzyle : 2
Acétate de phényléthyle : 2
Alcool phényléthylique : 3
Lilial : 5
Rosalva @20% : 2
Alcool cinnamique @50% : 14
Clou de girofle HE @20% : 3
Indol @5% : 2

La facette verte 
Galbanum HE
Aldéhyde phénylacétique

L'aldéhyde phénylacétique est l'une des matières de référence lorsqu'on veut reproduire le parfum de la jacinthe, d'ailleurs l'une de ses dénominations commerciales est Hyacinthin. Cette molécule est également présente naturellement dans l'absolue de jacinthe. Je ne dispose que d'un « premix » à 50% dans de l'alcool phenyléthylique, ce qui permet de stabiliser cette molécule  qui , parait-il, se conserve mal. L'odeur de cette préparation évoque en elle-même la jacinthe de façon peu subtile : vert piquant et rosé.

J'ai ajouté un peu d'essence de galbanum pour compléter le compartiment « verdeur ».

La facette florale
Acétate de benzyle
Acétate de phényléthyle
Alcool phényléthylique
Lilial
Rosalva
Indol

L'acétate de benzyle est une molécule connue pour sa participation dans le parfum du jasmin ; en elle-même son odeur peut évoquer un mélange de vernis à ongle et de liqueur de banane. J'en ai mis ici car cette molécule est présente dans l'absolue de jacinthe.

L'acétate de phényléthyle a une senteur à la fois florale (dans le domaine de la rose), fruitée et miellée ; pour ma part, cela m'évoque un arôme tutti-frutti (pomme, abricot, ananas) type « bonbons anglais », donc très artificiel.

L'alcool phényléthylique , qui joue aussi dans le compartiment « rose » est décrit en détail ici.

Le lilial est une matière de synthèse dont le parfum évoque le muguet. Plutôt tenace et ayant une bonne diffusion, je l'ai utilisé dans cette formule pour accentuer le coté floral printanier que peut suggérer la jacinthe.

Le Rosalva (ou Trepanol) est une matière singulière, son impact rappelle celui des aldéhydes aliphatiques : cireux, un peu gras avec de la puissante et de la ténacité. Le Rosalva possède également une facette évoquant le parfum de la rose (personnellement, cette matière m'évoque l'aspect « fruité gras» d'un bon jambon cru !). Je l'ai utilisé pour sa ténacité, pour prolonger le caractère « rose miellée » dans l'évolution de la composition. En effet, les matières telles que l'aldéhyde phénylacétique, le lilial ou encore l'alcool cinnamique sont plus durables que celles qui figurent la facette florale « rose » (alcool phényléthylique et acétate de phényléthyle), le rosalva vient compenser cela.

J'ai également ajouté une pointe d'indol (la facette animale du jasmin et de la fleur d'oranger) , car cette molécule est présente dans l'absolue de jacinthe.


La facette épicée
Alcool cinnamique
Clou de girofle HE

Présent dans l'extrait naturel de fleur de jacinthe, l'alcool cinnamique dispose de plusieurs facettes : une petit coté cannelle (en beaucoup moins puissant que l'aldéhyde cinnamique), une dimension balsamique (présent par exemple dans le baume de Tolu) et un aspect floral vert ; je lui trouve aussi un faux air amandé.

Pour la nuance épicée de girofle de la fleur de jacinthe, j'ai simplement ajouté de l'huile essentielle de clous de girofle, simple non !

Voilà donc mon portrait olfactif de cette petite jacinthe forcée. Un portrait peut-être encore un peu grossier et maladroit, mais la ressemblance est là entre la mouillette et la fleur en pot. Un bon exercice de style.

samedi 4 décembre 2010

Patchoujeeks !


Il y a quelques mois, Jeeks qui tient le blog Blue Gardenia, m'a contacté pour me demander de lui composer une fragrance autour du patchouli.
J'ai accepté cette « commande », qui après la mise au point d'un « brief » en commun et quelques essais de formules a donné naissance à Patchoujeeks.

Vous trouverez un joli texte plein de malice à propos de cette composition et de son processus de création sur le blog de Blue Gardenia.

C'était une première pour moi de composer « sur commande », et l'expérience fut très enrichissante : comme l'écrit Jeeks, c'est vraiment une élaboration en tandem. C'est une satisfaction pour moi de voir que ce petit projet a bien abouti. 

Illustration : source photo-libre.fr