Quelles sont vos images olfactives de la campagne provençale ?
Peut-être le parfum boisé et résineux de la pinède surchauffée par le soleil ; ou bien la garrigue et ses effluves aromatiques de romarin, de thym et d'origan ; ou encore les champs de lavande de Haute Provence.
Lorsque j'étais gamin, j'ai fréquenté les collines provençales lors de jeux d'aventure avec des petits camarades. De cette époque, une odeur demeure gravée dans ma mémoire olfactive : une odeur puissante mais fugace, âcre, qui semblait se dégager de touffes d'herbes folles lorsqu'on les frôlait.
Ce n'est que beaucoup plus récemment que j'ai identifié la source de cette odeur bizarre qui reste associée dans mes souvenirs à la campagne provençale.
La responsable est une légumineuse sauvage, la Bituminaria bituminosa appelée également trèfle bitumineux, psoralée bitumineuse ou encore herbe au bitume. Pourquoi tant de bitume autour de cette modeste herbe sauvage ? Vous vous en doutez, c'est à cause de son odeur !
Cette plante vivace a vaguement l'aspect de la luzerne, avec des feuilles d'un vert foncé et lustré. Elle produit des fleurs couleur lilas assez semblables à celles du trèfle. La bituminaria est présente dans le sud de la France, grossièrement au dessous d'une ligne Bordeaux – Valence. Toutes les parties aériennes de la plante, lorsqu'on les frôle, dégagent une odeur très caractéristique, que les botanistes ont assimilé à celle du bitume.
Je me suis appliqué à décortiquer la fameuse odeur de bitume de cette plante, voici les facettes que je pense avoir détectées :
- Une facette vertes herbacée, que je rapprocherai de la feuille de tomate. Cette facette est plus perceptible lorsque l'on hume la bituminaria, au petit matin, à la fraîche. En effet, il me semble que le parfum de cette plante se radicalise à mesure que l'atmosphère se fait chaud et sec, il prend alors toute son ampleur bitumineuse.
- Des facettes d'agrumes (ou hespéridées comme on dit en parfumerie), quelques aspects de pamplemousse, de mandarine, d'orange. Mais il ne s'agit pas là du coté frais et juteux de ces fruits, mais de leurs aspects froids et métalliques, aldéhydés et terpéniques.
- D'autre aspects de l'odeur de la bituminaria me rappelle les cotés les plus rugueux de ces bois ambré synthétiques tels que le Cedramber, ou peut-être l'Ambroxan.
Il est vrai que l'impression olfactive d'ensemble est celle d'un bitume chaud et âcre (cependant sans effet fumé ou pyrogéné), mais avec cette facette hespéridée sèche assez marquée. L'odeur s'avère d'autre part plutôt volatile, puisqu'une fois coupée, la plante perd rapidement sa senteur.
Des universitaires italiens ont extrait une huile essentielle de la Bituminaria bituminosa par distillation à la vapeur d'eau. Ils ont trouvé un rendement de 0,1% à 0,3% par rapport à la plante fraîche, ce n'est pas énorme mais cela reste théoriquement exploitable (c'est à peu près le rendement du géranium rosat). J'aurai été très curieux de connaître le parfum de cette essence, mais il s'agissait là d'une production purement expérimentale ; à ma connaissance il n'existe pas de production commerciale d'huile essentielle de Bituminaria bituminosa. Les scientifiques italiens ont trouvé dans cette essence une proportion non négligeable de furocoumarines (psoralène, bergaptène, agélicine...), des substances phototoxiques qui disqualifieraient d'entrée la bituminaria d'un hypothétique usage en parfumerie. C'est dommage, je trouve que que cette plante a une signature olfactive inhabituelle et intéressante. On va donc la laisser aux moutons, qui paraît-il, en sont friands.
Illustration :
En haut : Une bituminaria bituminosa s'épanouit sur le tapis d'aiguilles d'une pinède, ajoutant sa note à l'atmosphère olfactif ambiant.
En bas : Détail d'une bituminaria bituminosa, on y aperçoit un bouton floral en formation.



