dimanche 2 octobre 2011

Notes de tête, de cœur et de fond. (Première partie).

Tout le monde connaît le principe : considèrant le déroulement olfactif d'une fragrance dans le temps, il est perçu des notes de tête durant les premières minutes, puis des notes de cœur pendant plusieurs heures, et enfin le parfum s'attarde sur des notes de fonds avant de s'évanouir. C'est la fameuse pyramide olfactive qui permet de se représenter une fragrance à travers un étagement de ces trois niveaux de notes olfactives.

Cette vision en triptyque est universellement utilisée pour assurer la description des parfums, par les marques pour communiquer avec les consommateurs ou par les amateurs de parfums dans leurs discussions sur les forums. Tête, cœur, fond, cela semble aller de soi ; mais il ne faut pas perdre de vue qu'il ne s'agit que d'une représentation conceptuelle de la réalité d'un parfum, il est vrai fort utile pour le raconter, et aussi pour le concevoir.

Le concept des notes de tête-cœur-fond est attribué au parfumeur Jean Carles, compositeur entre autres de Canoë de Dana, Schocking de Sciaparelli, ou Miss Dior de Christian Dior. Jean Carles est aussi connu pour son intérêt et son engagement dans la transmission des savoirs et des techniques de la création de parfum. Il a fondé et dirigé l'école de parfumerie Roure, sans doute la première de l'histoire, à la fin des années 1940. Jean Carles a donc imaginé les concepts de notes de tête, de cœur et de fond dans un souci didactique, dans le cadre d'une méthode de création de parfum mise au point pour ses étudiants. A vrai dire, Carles parle bien de notes de tête et de fond, mais pas de note de cœur ; il utilise pour les désigner le terme de « modificateurs ». Il suggère ainsi, à juste titre, que ces notes de cœur, du fait de leur position intermédiaire, vont influencer, modifier, aussi bien le début que la fin du déroulement du parfum.

Comment s'explique cette évolution tête-cœur-fond ?

Une composition parfumée est un mélange de différents corps odorants, d'origine naturelle et synthétique, composés eux-même de molécules volatiles susceptibles d'être captées par notre appareil olfactif et d'être interprétées par notre cerveau. Les gouttelettes de parfum que l'on applique sur un support (la peau, une touche, un vêtement) constituent en quelque sorte un stock limité de substance volatile, qui va peu à peu émettre des molécules odorantes.
L'évolution tête-cœur-fond est liée au fait que les différentes molécules odorantes qui composent le parfum possèdent des vitesses d'évaporation différentes. Cela ne signifie pas qu'il y a une ordre pré-établi et structuré d'évaporation, d'abord les notes de tête, ensuite elles de cœur et enfin celles de fonds ; comme l'ordre des troupes dans un défilé militaire. En fait, tout s'évapore en même temps dans un joyeux désordre !

La phase de tête

Voici un petit schéma qui figure l'évaporation des notes odorantes d'un parfum ans l'air. Les notes de tête sont les « bulles » vertes, les notes de cœur sont en rose et celles de fond sont brunes. Les notes de tête sont les corps les plus volatiles, donc la fréquence de « décollage » des bulles vertes est plus importante que celle des bulle roses et brunes. L'une des conséquences de cela est qu'il y a beaucoup plus de bulles vertes dans l'air ambiant dans cette phase de tête, le système olfactif qui passe par là va percevoir essentiellement ces notes de tête. L'autre conséquence, c'est que le stock de bulle vertes, contenu dans les quelques gouttes de parfum appliqué, va s 'épuiser assez rapidement.
Il est à noter, que durant cette phase de tête, il y a autant (sinon plus) de notes de cœur et de fond dans l'air ambiant que dans la suite du déroulement du parfum. Mais ces notes sont plus ou moins masquées ou modifiées par la forte présence des notes de têtes, si bien que l'on peut souvent ne pas les identifier clairement.

La phase de cœur

Le stock de notes de tête présent dans le parfum appliqué est maintenant quasi épuisé, donc il n'y a plus que les notes de cœur et de fonds qui décollent et se diffusent dans l'air, le rendu olfactif du parfum change de physionomie.

La phase de fond

Le processus continue, les notes de cœur étant plus volatiles que les notes de fonds, leur stock s'épuise à son tour et seules les notes de fond se diffusent à l'attention des nez qui s'attardent.

Bien sûr, ces différentes phases n'existent que si le parfum est appliqué. Si l'on hume une fragrance au goulot du flacon, on en perçoit une image figée, proche de la phase de tête car le stock de « bulles » est alors constant.

Le déroulement d'un parfum dans le temps est donc un processus purement soustractif, il y a la totalité de la substance au début, puis petit à petit des aspects et des formes disparaissent, laissant d'autres notes se mettre en valeur puis s'évanouir à leur tour, allant immuablement vers une forme finale de plus en plus simple et ténue.

(article à suivre ...)

dimanche 25 septembre 2011

Les parfums du grenier : Azzaro 9


Allons dans l'une de ces grandes parfumeries en libre service, où les flacons sont rangés dans l'ordre alphabétique de leurs marques. Au rayon homme, la marque Azzaro occupe fièrement quelques décimètres d'étagère, essentiellement grâce aux deux classiques best-sellers de la marque que sont Azzaro pour Homme et Chrome, entourés de leurs ailiers respectifs. Au rayon femme, Azzaro est souvent aux abonnés absents, bien que la marque propose encore trois fragrances féminines. Donc, fort de cette expérience de consommateur de base, la conclusion est qu'Azzaro, c'est forcement pour les mâles.

Le paradoxe, c'est qu'en matière de couture, la griffe Azzaro est synonyme depuis ses débuts dans les années 1970, d'un style hyperféminin au glamour exacerbé. Fourreau en jersey de soie revisitant la silhouette des années 1930, décolleté « trois anneaux » plus que suggestif, plissés affolant, lamé, strass et paillettes. La légende prête à Loris Azzaro le déclaration suivante : « je crée des robes que les femmes mettent et que les hommes leur arrachent ».

Il y a donc un décalage entre l'image couture et l'image parfum de la marque Azzaro, un manque de cohérence diront certains. Mais plutôt que d'y voir une direction artistique hasardeuse, il s'agit sûrement de l'effet des aléas du succès commercial, qui a touché les parfums masculins de la marque et oublié les féminins.

Je vais donc m'intéresser ici à l'une des fragrances féminines aujourd'hui disparues de la marque : Azzaro 9

Azzaro 9 fut le troisième parfum lancé sous la griffe Azzaro en 1984. Il avait été précédé par Azzaro en 1975 , un féminin chypré (qui a fait l'objet d'un remake sous le nom d'« Azzaro Couture » en 2008) et par l'indéboulonnable Azzaro pour Homme en 1978.

Pourquoi le chiffre 9 ? La communication de l'époque nous apprend que c'était le chiffre fétiche de Loris Azzaro et que la fragrance est un « parfum-bouquet » de 9 fleurs jaunes et blanches. Je n'ai pas trouvé de documents d'époque à propos de ces 9 fleurs, mais après quelques recherches ça et là sur la toile, il pourrait s'agir du mimosa, du jasmin, de la tulipe, de l'œillet, de la fleur d'oranger, de genêt, du muguet, de la glycine et de l'ylang-ylang.

Mais peu importe la liste des fleurs, l'intérêt du bouquet floral d'Azzaro 9 est justement cette confrontation fleurs jaunes / fleurs blanches.
C'est le mimosa qui joue le rôle principal dans la distribution des fleurs jaunes. (Cependant le mimosa est aussi classé parmi les fleurs anisées ou « anisiques » en parfumerie). Après les notes de têtes aldéhydées, hespéridées, et fruitées ananas, le parfum vif des petits pompons dorés est vite perceptible, avec ses facettes vertes et miellées caractéristiques. L'aspect fleur blanche est principalement représenté par une note jasminée qui prend le relais de l'ananas dans le déroulement de la fragrance ( Une utilisation possible du propionate de benzyle, qui peut aussi bien servir à figurer le parfum de l'ananas, que les notes de tête du jasmin.). Le cœur floral s'accompagne d'une dimension épicée de type clou de girofle (eugenol), qui figure sans doute l'œillet du bouquet. Les dimensions mimosa et jasminée sont tout à fait équilibrées dans la vie du parfum, aucune ne semble prendre le pas sur l'autre jusqu'à ce que le bouquet floral ne s'estompe sur un fond musqué légèrement balsamique.

Il est intéressant de se pencher sur l'image symbolique de nos deux principaux protagonistes. Le jasmin est la fleur de la féminité, de l'amour et de la séduction dans de nombreuses traditions anciennes (Proche-Orient, Inde, Chine). Ses facettes animales, un peu charnelles (des molécules azotées pour le chimiste) expliquent sans doute cette image de sensualité. Le mimosa est aussi lié à la féminité, mais dans un tout autre registre. Il symbolise l'énergie et la détermination féminine cachées sous une fragilité apparente, cela dans une tradition essentiellement italienne dans laquelle il est d'usage d'offrir du mimosa aux dames chaque 8 mars pour la journée de la femme. Cette incursion dans les symboles permet d'accorder à Azzaro 9 une personnalité féminine à la fois énergique et sensuelle, en adéquation avec la jeune femme pleine de fantaisie de la publicité.  .

Azzaro 9 a disparu dans l'indifférence quasi générale quelque part au cours des années 2000. 

Illustrations : 
- Jane Birkin en robe "3 anneaux" de Loris Azzaro.
- Publicité Azzaro 9


dimanche 18 septembre 2011

Echantillons de rentrée



Il est temps de mettre fin à la trêve estivale qui avait tendance à s'éterniser sur ce blog. Je profite de mon retour pour adresser un salut amical à tous ceux et celles qui aiment suivre mon blog.

Le prétexte pour sortir de ma paresse estivale à rallonge est un petit tour au marché aux puces ce matin même. Au détour d'une allée, je tombe nez à nez (c'est le cas de la dire) avec un bac rempli d'échantillons de parfum divers et variés en vrac. Pour 10 euros, je repars avec le lot complet.

De retour chez moi, j'examine mon butin. J'ai compté en tout 130 échantillons, la plupart en tube de 1,5 à 3ml, certains en double ou triple exemplaires. Au total, cela doit faire autour de 200 ml de parfums de marque, pour 10 euros c'est raisonnable ! Il y a un peu de tout, des marques renommées comme Guerlain, Rochas, Yves Saint Laurent, Christian Dior, Lancôme ; et des marques inconnues ou oubliées comme Stendhal, Mark Cross, Houdry ...
Je cherche à dater tous ces échantillons. Il n'y a pas vraiment de nouveautés dans le lot, plutôt des « classiques » ( Jicky, Poison, Anaïs Anaïs, Habanita...) ou des « discontinués » ( Azzaro 9, Mystère de Rochas, Quiproquo de Grès ). En tout cas, ils sont tous antérieurs à 2005, puisque la petite pochette cartonnée qui accompagne chaque tube n'indique pas les composants allergènes, ce qui est obligatoire depuis mars 2005, même sur les échantillons gratuits. Toujours pour réaliser une datation approximative, je remarque que certaines pochettes reproduisent le visuel publicitaire du parfum. A l'aide de l'excellent site Images de Parfums, j'arrive à mettre une année sur ces images de campagnes publicitaires. J'en déduis que cette collection d'échantillons doit dater pour l'essentiel de la décennie 1985 – 1995.

Cette petite collection est une bonne occasion pour moi d'améliorer ma culture olfactive en matière de parfums classiques, en ayant tout ces échantillons sous la main. Peut-être cela me donnera l'occasion d'écrire de nouvelles « rétro-critiques » dans la série « les parfums du grenier ».

Illustration : Un lot d'échantillons de parfums chiné aux puces.

lundi 4 juillet 2011

Il est frais mon vétiver, il est frais !


Dans la famille des bois, le vétiver possède ce statut de vedette de la parfumerie ; à l'instar du santal, du patchouli et du cèdre, il a l'habitude des premiers rôles.
Le vétiver ( Chrysopogon zizanioides ) est une plante tropicale de la famille des graminées. Ce sont les racines de la plante qui sont distillées pour obtenir l'essence de vétiver utilisée en parfumerie. Le vétiver est aussi beaucoup cultivé dans les régions tropicales comme moyen de lutte contre l'érosion des sols, du fait de sa capacité à stabiliser les terrains par ses profondes racines verticales.

Le profil olfactif de l'essence de vétiver est riche et complexe : elle m'évoquer des odeurs d'eau de cuisson d'asperges, de beurre d'arachide et de cendrier sale : curieux mélange ! Mais la facette de l'essence de vétiver qui inspire souvent les parfumeurs, c'est son coté zeste de pamplemousse, qui lui permet de bien s'accorder avec les thèmes hespéridés.

Curieusement, le vétiver était une matière qui me résistait ; à plusieurs reprises j'avais tenté de composer un « soliflore » vétiver, mais sans parvenir à un résultat réellement satisfaisant. C'est en essayant de composer sur un thème classique masculin d' « hespéridé-boisé » que j'ai concocté une formule qui rendait un effet vétiver ... sans contenir la moindre goutte d'essence de vétiver ! En retravaillant cette formule et en y introduisant de la véritable essence de vétiver, j'ai obtenu un petit « vétiver frais » sans prétention mais bien sympathique.

La formule

Aldéhyde C11 enic (undecanal ) @10% : 1
Petit grain citronnier HE : 1
Orange douce HE : 4
Stemone @20% : 3
Bourgeon de cassis absolue @20% : 3
Beta-naphthyl methyl ketone (oranger crystals) @20% : 4
Vétiver Java HE : 2
Cedryl methyl ether (Cedramber) : 4
Kephalis : 6
Iso E super : 8
Mousse de chêne absolue @10% : 8

La formule est compacte, elle est basée sur le traditionnel accord hespéridé-pamplemousse et vétiver-boisé.

Le thème hespéridé-pamplemousse

Aldéhyde C11 enic
Petit grain citronnier HE
Orange douce HE
Stemone
Bourgeon de cassis absolue
Beta-naphthyl methyl ketone

Une illusion de pamplemousse est obtenue par la combinaison de l'essence d'orange, de l'absolue de bourgeon de cassis et de la stemone. L'absolue de bourgeon de cassis possède une petite note soufrée que l'on retrouve dans l'odeur de la pelure des pamplemousses. La stemone est une matière de synthèse qui présente une odeur verte intense qui rappelle la feuille de figuier, mais elle s'accorde bien à la dimension « pamplemousse » apportant un semblant d'amertume.
Le petit grain citronnier apporte une touche... citronnée (on s'en doute) et le beta-naphthyl methyl ketone (odeur d'orange florale et poudrée) prolonge le thème hespéridé dans les notes de fond.
L'aldéhyde C11 enic renforce la petite facette aldéhydée des zestes d'agrumes.

Le thème vétiver-boisé

Vétiver Java HE
Cedryl methyl ether
Kephalis
Iso E super
Mousse de chêne absolue

Le vétiver de java (au profil particulièrement fumé-vieux cendrier) est accompagné de quelques bois synthétiques :
  • Le cedryl methyl ether : note sèche de cèdre et d'ambre gris
  • Le kephalis : note boisée chaude, acajou, tabac miellé.
  • L'Iso-E-super : bois « transparent », cèdre, légèrement iris/violette.
Un peu de mousse de chêne vient compléter le tableau.

La fragrance

Le vétiver, en tant que thème central, est classiquement abordé de deux façons en parfumerie. Soit c'est sa facette sombre, froide, fumée qui est mise en valeur, soit son coté lumineux et fruité. Ma composition est clairement de la deuxième sorte, c'est un vétiver frais, conventionnellement masculin. La fragrance ne présente pas une grande complexité, elle est assez linéaire sur son accord « pamplemousse- vétiver ». Mais après ce sympathique « vétiver frais », il me reste toujours le thème de « vétiver sombre » qui me résiste.


Illustration : Transport de racines de vétiver en Inde,
photo de Christopher McMahon et Manoj Avasthi , source : whitelotus.smugmug.com

dimanche 19 juin 2011

Parfums naturels et parfums synthétiques : où se situe la frontière ?


J'ai récemment reçu un dossier de presse à propos d'une nouvelle (?) marque de parfums de niche nommée Undergreen. Dans un marché somme toute assez encombré, un nouvel acteur se doit d'avoir un positionnement fort et innovant. De ce point de vue, Undergreen a attiré mon attention sur certains points.
Déjà, la marque se positionne sur le parfum naturel (la marque est sous-titrée « Natural Perfume Designer »). Lorsque que l'on voit poindre le 100% naturel en parfumerie commerciale, on s'attend à être caressé dans le sens du poil de l'écolo-baba-bobo qui sommeille en nous. Et bien avec Undergreen, pas tout à fait ! La marque fustige les parfums 100% végétaux qui, dit-elle, ressemblent plus à des préparations d'aromathérapie qu'à des fragrances chics et modernes conformes aux goûts contemporains. Undergreen se veut high-tech, « imposteur du synthétique », et son propos est de créer des fragrances ayant les « qualités » du synthétique avec des matières naturelles. Finalement, c'est la démarche inverse de la parfumerie industrielle actuelle qui s'évertue à proposer des senteurs qui évoquent la nature avec le renfort de matières artificielles.

Undergreen met en avant le concept plutôt curieux de Chimie Naturelle (ils ont déposé le nom apparemment). Ce concept sonne comme un oxymore : si c'est chimique, c'est que ce n'est pas trop naturel, non ? Dans un sens commun le terme chimique est connoté négativement : le « chimique » est toujours une peu suspect, pas sain, voire dangereux. Le savoureux canular du monoxyde de dihydrogène (DHMO) montre comme il est aisé de monter un discours alarmiste en désignant une substance commune (en l'occurrence l'eau) par un terme chimique inhabituel.
Donc les esprits scientifiques se rappelleront que tout ce qui est matière est par définition chimique, naturel ou pas. Si la rose exhale son merveilleux parfum, c'est que le rosier est en quelque sorte un réacteur biochimique qui synthétise à partir des gaz et des minéraux de son environnement toute une série de molécules odorantes qui s'expriment dans sa fleur. Essayons donc de faire le tri entre naturel et synthétique dans le domaine de la parfumerie.

Basons nous sur des conventions simples :
  • Un produit naturel est un produit qui préexiste dans la nature sans l'intervention de l'homme.
  • Un produit artificiel est un produit qui est créé par l'homme et qui ne préexiste pas dans la nature.
  • Un produit synthétique (en parlant de synthèse chimique) est un produit issue de réactions chimiques permettant de générer un corps chimique final à partir de composés intermédiaires.

Le naturel.

Les matières naturelles de la parfumerie sont donc extraites directement de la nature, il s'agit des huiles essentielles, des absolues, des résinoïdes tirés d'espèces végétales et plus rarement animales. Mais il faut noter que pour extraire ces différentes substances, il faut utiliser des technologies qui sont des inventions humaines, donc correspondent à un procédé artificiel. Ces technologie peuvent être simples et anciennes, comme l'expression mécanique de l'essence des agrumes ou l'enfleurage à la graisse animale. Cependant les évolutions technologiques rendent les techniques d'extractions de plus en plus perfectionnées : extraction au CO2 supercritique, distillation fractionnée, distillation moléculaire. Toute ces techniques permettent de façonner l'extrait naturel pour le rendre toujours plus performant pour son utilisation en parfumerie : les facettes olfactives indésirables sont gommées, les molécules posant des problèmes d'innocuité sont éliminées, le produit est rendu incolore.
Même si l'on peut encore parler d'extraits naturels, les procédés utilisés sont de plus en plus sophistiqués : par exemple Lysilang Coeur de la maison Robertet est « fabriqué » à partir d'huile essentielle d'ylang-ylang III qui subit une nouvelle distillation fractionnée ; certaines fractions de cette distillation sont éliminées et les autres sont ré-assemblées pour obtenir le produit final.
Il ne faut pas croire que les matières premières naturelles de la parfumerie sont figées depuis des années et que seules les recherches en chimie organique sont susceptibles d'apporter de nouveaux matériaux. Au contraire, l'innovation est très présente dans le domaine des matières naturelles.


Le synthétique.

Les matières synthétiques de la parfumerie sont fabriquée par l'homme par des procédés de réactions chimiques. Contrairement aux matières naturelles qui sont des complexes composés de nombreuses molécules odorantes, les matières synthétiques reposent généralement sur une seule molécule, plus ou moins purifiée. Dans ce domaine il est possible de distinguer :
  • Les matières synthétiques artificielles : il s'agit de molécules inventées et créées par les chercheurs en chimie, elles n'existent pas dans la nature. C'est le cas par exemple de l'éthylvanilline (dans Shalimar de Guerlain), de l'hydroxycitronellal (dans Diorissimo de Christian Dior), du Galaxolide (dans Le Male de Jean-Paul Gaultier). Ce type de matière artificielle est emblématique de la parfumerie dites « moderne » qui s'est développée depuis la fin du 19ème siècle.
  • Les matières synthétiques identiques à la nature : il s'agit de molécules qui existent dans la nature que l'on reproduit à l'identique par synthèse chimique. Dans certains cas, la synthèse permet de disposer de molécules qui serait quasi-impossible d'extraire à partir de la nature, car elles y existent en trop petite quantité : il s'agit par exemple de l'Hedione (dans First de Van Cleef & Arpels) qui est présente dans le jasmin, ou du gamma-undecalactone (dans Mistsouko de Guerlain) présente dans l'absolue d'osmanthus. Dans d'autres cas, la synthèse reproduit des molécules qu'il est possible d'isoler d'espèces végétales ; la même molécule existe donc sur le marché en version « isolat naturel » ou « synthétique ».


Mais il existe une autre voie que la synthèse chimique traditionnelle pour produire industriellement des molécules odorantes pouvant être utilisées en parfumerie ; il s'agit des procédés biotechnologiques. Ces procédés reposent sur des fermentations, des réactions enzymatiques ou des cultures de cellules végétales in vitro. Les procédés biotechnologiques se sont développés pour produire des molécules destinées aux arômes alimentaires plutôt qu'aux parfums. Par exemple, la vanilline peut être produite à partir de pulpes de betterave, sous-produit de l'industrie sucrière, que l'on soumet à l'action bio-chimique contrôlée de certaines variétés de moisissures (champignons filamenteux). Assez curieusement, les méthodes de production biotechnologiques peuvent être considérées comme des méthodes « naturelles », contrairement à la synthèse chimique classique. Cela permet aux industriels de l'agro-alimentaire qui utilisent des arômes issus de cette filière, de pouvoir étiqueter leurs produits « arôme naturel », ce qui a toujours un effet rassurant pour le consommateur. Cela explique l'importance de ces molécules pour l'industrie des arômes, mais ces mêmes molécules pourraient être utilisées par des parfums voulant s'étiqueter naturels.

En retenant, le terme « matières premières naturelles » dans son acceptation la plus large, la palette du parfumeur naturel contemporain comprendrait :
  • Les extraits naturels « traditionnels » : huiles essentielles, absolues, extraits CO2...
  • Les spécialités naturelles des industriels des matières premières : fractions de distillation, fractions ré-assemblées, co-distillation, co-extraction...
  • Les molécules en isolat naturel ;
  • Les molécules et spécialités issues des procédés biotechnologiques considérés comme naturels.

Une palette qui pourrait s'avérer tout à fait opérationnelle, même s'il manquerait sans doute les muscs qui sont principalement artificiels.


Après la parfumerie moderne, caractérisée par son caractère industriel et son recours à la chimie de synthèse, allons-nous vers un parfumerie post-moderne, faisant un retour vers le naturel, mais un naturel dopé par de nouvelles technologies et procédés ?

Illustration : Atelier de production d'huile essentielle , source www.tournaire-equipement.com

dimanche 8 mai 2011

Une recette de cola.


Bravo à Boolala qui a décrypté la formule mystère de mon post précédent !

En effet, il ne s'agissait pas d'une fragrance, mais d'un concentré d'arômes destiné à aromatiser un soda de type « cola ». Je me suis inspiré de la recette de l'Open-Cola, un cola dont la formule est publique, et je l'ai un peu personnalisé.

Voici donc ma recette de cola, appelons-le l'Olfa-Cola. Une boisson rafraichissante avec ce printemps estival, ça ne se refuse pas, non ?

1 - Tout d'abord, dans un petit flacon (5 ou 10 ml), réalisez le concentré aromatique « Olfa-Cola » à base d'huiles essentielles selon la formule suivante :

Orange douce HE : 10 gouttes
Orange amère (bigarade) HE : 6 gouttes
Citron vert (lime) HE : 8 gouttes
Citron HE : 6 gouttes
Petitgrain clémentinier HE : 2 gouttes
Petitgrain bigarade HE : 1 goutte
Lavande HE : 1 goutte
Cassia (cannelle de Chine) HE : 2 gouttes
Noix de muscade HE : 1 goutte
Coriandre HE : 1 goutte
Baume du Pérou : 1 goutte
Teinture de fève tonka : 4 gouttes
Teinture d'oléoresine de vanille : 10 gouttes
Alcool éthylique 90° : 35 gouttes.

L'alcool a pour rôle de favoriser la dispersion des huiles essentielles, peu hydrosolubles, dans un milieu aqueux. Bien sûr, il s'agit d'un alcool dit « de pharmacie » non dénaturé. L'Open Cola utilise de la gomme arabique (émulsifiant E414) à cette effet.

Il est préférable de laisser « murir » le mélange quelques temps avant utilisation. La quantité de concentré obtenue permet d'aromatiser de 10 à 11 litres de soda et il peut se conserver.


2 - Ensuite, pour un litre d'Olfa-Cola, mettez dans une bouteille d'un litre :

  • 80 grammes de sucre en poudre.
  • 20 ml de caramel liquide ( j'ai pris du « Vahiné nature »).
  • 100 ml d'eau.
  • 3 grammes d'acide citrique monohydrate (acidifiant E330).
  • 8 gouttes de concentré aromatique « Olfa-Cola ». Il faut bien agiter le concentré avant d'en prélever les quelques gouttes, pour créer un mélange homogène.
  • Pour le look, on peut ajouter un colorant, j'ai pris un colorant « marron-café » (environ 0,10g, une petite pointe de couteau).

Mélangez ces ingrédients en agitant vigoureusement la bouteille.

3 - Ajouter ensuite de l'eau gazeuse en quantité suffisante pour obtenir un litre de boisson. L'idéal pour l'eau gazeuse est de disposer d'une machine à gazéifier de type Sodastream. A défaut, j'ai utilisé de la Badoit rouge, mais c'est moins convaincant. Servir très frais.

Dégustation :
L'Olfa-Cola a un goût de cola plutôt agrumes (orange – citron) subtilement épicé et caramélisé. Il est cependant différent de la référence Coca-Cola en étant plus fruité. A la votre !

jeudi 5 mai 2011

Formule mystère ?



Orange douce HE : 10 gouttes
Orange amère (bigarade) HE : 6 gouttes
Citron vert (lime) HE : 8 gouttes
Citron HE : 6 gouttes
Petitgrain clémentinier HE : 2 gouttes
Petitgrain bigarade HE : 1 goutte
Lavande HE : 1 goutte
Cassia (cannelle de Chine) HE : 2 gouttes
Noix de muscade HE : 1 goutte
Coriandre HE : 1 goutte
Baume du Pérou : 1 goutte
Teinture de fève tonka : 4 gouttes
Teinture d'oléoresine de vanille : 10 gouttes
Alcool éthylique 90° : 35 gouttes

lundi 25 avril 2011

Paeonia suffruticosa

Ce que j'ai vu :

Ce que j'ai senti :

Les deux fleurs blanches en photo sont des pivoines arbustives, Paeonia suffruticosa pour le botaniste, la variété horticole est « Triomphe de Gand ». Et bien ces fleurs spectaculaires ont un parfum de ... pâte à pain !

En effet, ces pivoines exhalent une odeur de farine humide avec une petite pointe aigrelette de levure et de fermentation. Nous ne sommes plus dans un jardin, nous sommes dans le pétrin (du boulanger).

J'ai senti plusieurs variétés de Peaonia suffruticosa de la collection du jardin botanique du parc de la Tête d'or de Lyon. Beaucoup d'entre elles possèdent le parfum auquel on s'attend pour une pivoine : une senteur proche de la rose, en plus aérien et frais, mais la nuance de farine et de levure est souvent présente en arrière-plan. Certaines variétés, comme cette « Triomphe de Gand », oublient la facette florale rosée pour ne sentir que la « pâte à pain ». Étonnant non ? 

Illustration pâte à pain, source supertoinette.com

vendredi 15 avril 2011

lundi 11 avril 2011

Le parfum d'auteur : une fiction juridique


La question de savoir si le parfum est une forme d'art et si les parfumeurs sont des artistes agite régulièrement les neurones de la blogosphère parfumée. Le présent billet est d'ailleurs le développement d'un commentaire que j'avais récemment posté sur ce thème sur le blog Grain de Musc.

Depuis quelques années, les parfumeurs sont mis en avant par certaines marques de parfum : ils participent aux événements organisés pour le lancement des nouvelles fragrances, ils donnent des interview dans la presse et apparaissent dans des reportages télévisés. Les parfumeurs obtiennent auprès du public un statut, sinon d'artiste, de créateur, d'auteur. La marque qui a poussé jusqu'au bout le concept de parfumeur-auteur est bien évidemment les Éditions du Parfum Frédéric Malle. Pourtant, le statut de parfumeur-auteur est juridiquement une pure fiction !

En effet, d'un point de vue juridique, une fragrance n'est pas une « œuvre de l'esprit » et le parfumeur n'est pas un « auteur ». C'est en tout cas la position de la Cour de cassation en la matière à l'occasion de décisions récentes ( 13 juin 2006 et 22 janvier 2009) : « ...la fragrance d’un parfum (1), qui procède de la simple mise en œuvre d’un savoir-faire, ne constitue pas la création d’une forme d’expression pouvant bénéficier de la protection des œuvres de l’esprit par le droit d’auteur... » .
Donc, selon la juridiction suprême, le parfumeur n'est qu'un simple technicien, mettant en œuvre un savoir-faire industriel, sans exprimer un quelconque style ou personnalité, et encore moins une forme de créativité.
Si la Cour de cassation a eut à se prononcer, c'est que des juges du fond avaient accordé au parfum, à plusieurs reprises, le statut « d'œuvre de l'esprit » pouvant être protégé par le droit d'auteur dans des affaires de contrefaçon.
En effet, le Code de la Propriété Intellectuelle (CPI) n'exclue pas explicitement les parfums du champs d'application du droit d'auteur. L'article L112-1 du CPI ratisse plutôt large « Les dispositions du présent Code protè­gent les droits des auteurs sur toutes les œuvres de l’esprit, quels qu’en soient le genre, la forme d’expression, le mérite ou la destination » ; une œuvre de l'esprit devant être, selon la jurisprudence, originale et imprégnée de la personnalité et de la sensibilité de son auteur. L'article L112-2 du CPI énumère toute une série de créations pouvant  notamment  être considérées comme « œuvre de l'esprit » : on y retrouve, bien sûr, les œuvres littéraires, musicales, picturales et audiovisuelles, mais aussi les numéros de cirque, les logiciels, la mode, la maroquinerie, ... . Le parfum n'y apparaît pas, mais l'utilisation du redoutable adverbe « notamment » indique que la liste n'est pas limitative. C'est donc à l'appréciation des juges d'inclure ou non le parfum parmi les « œuvres de l'esprit ». Et la Cour de cassation ne l'inclue pas (2).

En général, le statut du parfum en tant qu'œuvre de l'esprit est discuté dans des affaires civiles de contrefaçon. Mais si la jurisprudence venait à se retourner sur cette question, les conséquences pourrait aller bien au delà du simple problème de la protection des parfums contre la copie.

Faisons un peu de « juridi-fiction » et imaginons les conséquences que pourrait avoir la reconnaissance du parfum comme « œuvre de l'esprit » bénéficiant du droit d'auteur sur certaines pratiques de l'industrie du parfum.

Qui est l'auteur ?
La réponse du CPI est simple « La qualité d’auteur appartient, sauf preuve contraire, à celui ou à ceux sous le nom de qui l'œuvre est divulguée » (Article L113-1 du CPI). Donc lorsque, par exemple, la maison Yves Saint Laurent indique, dans sa communication promotionnelle, que sa fragrance « Belle d'Opium » a été créée par Honorine Blanc et Alberto Morillas, les deux parfumeurs en seraient présumés « coauteurs », copropriétaires de l'œuvre, et co-titulaires des droits qui s'y rattachent. Embarrassant pour YSL Beauté SAS qui commercialise le parfum, et pour la société de composition Firmenich SA qui emploie les parfumeurs (l'existence d'un contrat de travail ne transférant nullement la propriété d'une œuvre de l'esprit du « créateur » à son employeur) ! Dans cette hypothèse, il faudrait que la société de composition (ou la marque ?) obtienne contractuellement de la part des parfumeurs-auteurs le droit de reproduire et d'exploiter commercialement la fragrance-œuvre, à la manière de ce qui se pratique dans l'édition littéraire ou musicale.


Les reformulations
Voilà un sujet qui a tendance à fâcher les amoureux du parfum. Dans l'hypothèse du droit d'auteur applicable aux fragrances, le parfumeur-auteur aurait le droit de s'opposer à toute reformulation de son parfum-œuvre. Le CPI accorde effectivement à l'auteur un droit moral au respect de l'œuvre qui ne peut être modifiée ou altérée sans son consentement. Ce droit est inaliénable (l'auteur ne peut pas y renoncer ou le céder par voie contractuelle) et imprescriptible (d'une durée illimitée).

Les discontinuations
Dans le domaine littéraire, lorsque qu'un éditeur décide d'arrêter la réimpression d'un ouvrage, l'auteur peut résilier de plein droit le contrat d'édition et récupérer ses droits (dans des conditions encadrées par la loi). L'auteur peut alors tenter de proposer l'ouvrage à un autre éditeur pour poursuivre son exploitation commerciale. Un schéma similaire pourrait être envisagé pour un parfum discontinué dans l'hypothèse du parfumeur-auteur.

Le droit de retrait
La loi française donne à l'auteur le droit moral de mettre fin à la diffusion et à l'exploitation son œuvre pour des raisons qui lui son propre et qu'il n'a pas à divulguer. Le parfumeur-auteur pourrait donc demander le retrait de sa fragrance-œuvre du marché. Cependant, l'auteur doit dans ce cas indemniser le préjudice subi par la personne à qui il a cédé ses droits d'exploitation, ce qui peut être périlleux d'un point de vue pécuniaire.

Une fragrance, une œuvre collective ?
Le droit d'auteur tel que je l'ai présenté n'est accordé qu'aux personnes physique (les individus) et non aux personnes morales (les sociétés commerciales par exemple), c'est pour cela que Honorine Blanc peut être auteur et que YSL Beauté SAS ne le peut pas. Il existe cependant le concept d' « œuvre collective », défini par l'article L 113 -2 du CPI, dont l'auteur peut être une personne morale. Une œuvre collective est en quelque sorte le résultat d' actions organisées impliquant la participation de différents auteurs individuels, mais dont la forme finale ne permet pas d'attribuer à chacun des auteurs un droit individuel. Il est vrai que dans l'industrie moderne de la parfumerie, de nombreux acteurs mettent leur talent en commun pour la création d'une fragrance. Les directeurs artistiques, plusieurs parfumeurs (senior et junior), les sélectionneurs de matières premières, les évaluateurs et pourquoi pas les créatifs du marketing, apportent chacun une pierre à l'édifice, le tout encadré par la structure organisationnelle de la société qui les emploie.
Le concept d'œuvre collective pourrait donc concilier les intérêts des maisons de parfums et l'application du droit d'auteur comme outils juridique dans la lutte contre la contrefaçon. Mais là aussi il y a des écueils.
En effet, la qualité d'auteur de la personne morale (société de composition ou marques ayant un parfumeur-maison) est simplement présumée, un parfumeur individuel salarié peut très bien revendiquer la paternité de la fragrance, à condition d'en apporter la preuve. D'autant plus que pour faire passer une fragrance comme œuvre collective, la personne morale aurait tout intérêt à minimiser le rôle de ses parfumeurs et à les faire retourner illico-presto dans l'anonymat le plus total. Des tensions liées à des frustrations pourraient apparaître.

Souvent, les juristes qui commentent la position de la Cour de cassation au sujet du parfum comme œuvre de l'esprit, l'analysent comme défavorable aux marques de parfum, car elle les prive du bénéfice du droit d'auteur dans la lutte judiciaire contre la contrefaçon. Cependant, il est vraisemblable que l'application du droit d'auteur aux fragrances générerait de profonds bouleversements dans le modèle juridico-économique actuel de l'industrie du parfum. Les différents acteurs de cette industrie ont-ils un intérêt à un tel bouleversement ?


(1)l'expression «  la fragrance d'un parfum » peut sembler être un pléonasme, mais les juristes opèrent une distinction entre fragrance et parfum. Le parfum désigne le support matériel, le liquide alcoolisé comportant les matières odorantes. La fragrance désigne l'effet olfactif produit par le parfum. C'est la fragrance qui est susceptible d'être une « œuvre de l'esprit ».

(2)A noter qu'à l'étranger, la Cour de cassation néerlandaise a reconnu le droit d'auteur au bénéfice de la société Lancôme dans une affaire de contrefaçon de son best-seller « Trésor ».

Illustration : source numerama.com

mercredi 6 avril 2011

Ode au parfum - Conférences à Montpellier -


Le 29 Février dernier se déroulait à Montpellier le congrès "Ode au parfum", organisé par Isabelle Parrot, responsable pédagogique de la Licence Professionnelle Sciences et Technologie Parfums, Arômes et Cosmétiques de l’Université Montpellier 2.

Les conférences qui se sont tenues à cette occasion sont en ligne en vidéo ; je vous indique les liens :

La parfumerie de tous les jours par Françoise Marin.

Parfums, chimie et société par Maurice Chastrette.

Quand le parfum portait remède par Annick Le Guérer.

L’Osmothèque, une collection vivante des parfums existants ou disparus par Jean Kerléo.

Les parfums de niche par Pierre Guillaume.

Le web parfumé par Oleg Curbatov.

La voie royale et les autres méthodes de création de parfums par Maurice Maurin.

Les 3 piliers de l’art du parfum par André Holley.

 

 

 

 

 

 

dimanche 3 avril 2011

Critères techniques d'évaluation d'une fragrance.


L'histoire de la parfumerie retiendra peut-être que c'est en août 2006 qu'un grand quotidien généraliste ouvrit ses colonnes à la critique des parfums. En effet, le supplément « style » du New York Times inaugura la rubrique Scent Notes tenue par le journaliste Chandler Burr. Le postulat sous-jacent était que le parfum, plutôt qu'un produit industriel habilement marketé, devait être considéré comme une œuvre à caractère artistique, pouvant être sujette à la critique, à l'instar de la littérature, du cinéma ou du théâtre. Bien sûr, les chroniques de Chandler Burr ont été précédées et suivies de nombreux « critiques de parfums » s'exprimant sur le net.

Lorsqu'il s'agit de critiquer un parfum en tant qu'œuvre à caractère artistique, il convient d'évoquer des critères d'ordre esthétique (style, forme, originalité, équilibre ...), de se confronter à des références culturelles (dans le domaine de parfum ou dans d'autres domaines) ; sans oublier l'indispensable touche de subjectivité qui fait la valeur ajoutée de toute critique dans le domaine artistique.

Cependant parallèlement à ces critères esthétiques, une composition parfumée doit répondre à des critères purement techniques qui feront l'objet de ce billet. Toutefois, il est artificiel de complètement dissocier les critères esthétiques et les critères techniques dans le domaine de la parfumerie, puisqu'ils s'influencent mutuellement.

Les critères techniques d'une composition parfumée

La diffusion
La diffusion désigne la capacité d'une fragrance à se répandre dans l'air ambiant. Ce critère de diffusion peut être décliné en trois caractéristiques : l'envol (ou lift), le sillage et le volume.

L'envol, ou le lift d'une fragrance est sa diffusion rapide et puissante au moment de son application. Une fragrance qui « tombe à plat » lors du parfumage manque de lift. L'utilisation quasi généralisée de l'alcool éthylique comme solvant dans les parfums commerciaux facilite grandement le lift. Même si la nature des matières utilisées pour formuler le parfum impactent son envol, les parfums utilisant une huile comme solvant présentent moins de lift ; les parfums solides (dont le support est une cire) encore moins.

La sillage, un mot opportunément emprunté au vocabulaire des marins, désigne pour un parfum sa capacité à se diffuser, avec une certaine puissance et rémanence, autour de la personne qui le porte. Un parfum discret possède un faible sillage.

Le volume est la capacité d'un parfum à remplir un espace confiné, une pièce, à partir de la personne qui le porte. Un parfum possédant un bon sillage présentera selon toute vraisemblance un bon volume. Cependant, il existe des fragrances qui, sans avoir un sillage « de paquebot », font preuve d'un volume convainquant.


La substantivité
La substantivité est la capacité d'une composition parfumée à maintenir, après application, un seuil de perception olfactif significatif dans le temps.
Ce critère de substantivité se traduit souvent par la notion de tenue (ou de ténacité) d'un parfum, qui introduit cependant une nuance de puissance dans la persistance.
La tenue est un critère important dans les parfums commerciaux actuels : le consommateur se sentira quelque peu floué si l'odeur du produit, qu'il s'est procuré souvent au prix fort, disparaît au bout de 2 ou 3 heures après application.
Les « Eaux de Cologne » sont des produits qui traditionnellement ont une faible tenue. Cela est du, d'une part à leur faible concentration et d'autre part à l'utilisation de matières premières à faible persistance ( essences des citrus). Mais pour satisfaire la demande de ténacité de leur clientèle, les créateurs de parfum ont introduit des matières persistantes (et compatibles avec la forme « cologne ») dans la composition des Eaux de Cologne contemporaines : muscs blancs, hydroxycitronellal, oranger crystal... La Cologne de Thierry Mugler  en est une illustration. Voilà comment la conformation à un critère technico-commercial tend à modifier subtilement l'esthétique traditionnelle de la forme « Eau de Cologne ».


La linéarité
La linéarité désigne la capacité d'une composition à maintenir, une fois appliquée, sa forme olfactive dans le temps.
A vrai dire, la linéarité est plus un critère esthétique qu'un critère purement technique. La linéarité est-elle une qualité ou un défaut ? C'est finalement une question de goût. Une fragrance très linéaire pourra être jugé comme ennuyeuse par certains alors que d'autres apprécieront son caractère entier et fidèle. A l'inverse, une fragrance qui use de notes fusantes, de retournements de style dans son évolution pourra être qualifiée de déroutante ou de virtuose selon la sensibilité de chacun.


La stabilité
La stabilité est la capacité d'une composition à ne pas subir d'altérations endogènes ou exogènes, qui pourraient modifier sa forme olfactive ou son innocuité.
Il faut distinguer ce que l'on pourrait appeler la stabilité « in vivo » de la stabilité « in vitro ».

La stabilité « in vivo » désigne la capacité d'une parfum à ne pas subir d'altérations une fois appliqué sur la peau. Ces altérations peuvent provenir de l'oxygène de l'air (réaction d'oxydation), du rayonnement ultra-violet du soleil , ou des propriétés physico-chimiques de l'épiderme de l'utilisateur. Chacun a pu expérimenter qu'une composition n'a pas exactement la même forme sur mouillette en papier et appliquée sur sa propre peau. Certains même se désolent d'avoir un épiderme qui fait « tourner » les parfums ! Si les fabricants de parfums peuvent améliorer la stabilité d'une fragrance en ajoutant des conservateurs dans leurs produits (antioxydant, filtre UV), il leur est difficile de prendre en compte la chimie personnelle de l'épiderme de chacun (qui est elle-même changeante).

La stabilité « in vitro » est la capacité de la composition à ne pas subir d'altérations dans le temps alors qu'elle est conservée dans son flacon. Certaines de ces altérations peuvent être d'origine endogène et impacter la forme olfactives du produit. Des réactions chimiques peuvent se produire entre les matières utilisées dans la composition (comme la formation d'imines aromatiques issues de réactions entre molécules azotées et aldéhydes). C'est pour cela que la fabrication des parfums inclus des phases plus ou moins longues de maturation du concentré et de macération du produit alcoolique final avant la mise en flacon.
D'autres altérations sont dues à des facteurs extérieurs, oxydation, action de la chaleur ou de la lumière. Là encore, des ingrédients conservateurs limitent ces inconvénients, même si au final un parfum demeure une denrée périssable.


L'innocuité
L'innocuité est la faculté d'une composition à ne pas produire d'effets indésirables une fois appliquée sur la peau de l'utilisateur. Ces effets peuvent être une sensibilisation cutanée, des démangeaisons, des effets phototoxiques, des réactions allergiques ...
Les industriels du parfum ont fait de l'innocuité de leurs produits un critère primordial. L'auto-réglementation de la profession, par l'intermédiaire des directives de la désormais fameuse IFRA (International Fragrance Association), conduit au bannissement total ou partiel de nombreuses matières premières soupçonnées d'être plus ou moins incompatibles avec ce principe d'innocuité.
Ces principes de précaution, jugés comme exagérés par de nombreux observateurs, enflamment régulièrement les blogs et les forums de discussions sur les parfums. L'application des normes de l'IFRA entraîne la nécessité de reformuler régulièrement de nombreuses compositions classiques du marché. Au fur et à mesure de ces révisions, ces compositions changent peu ou prou de personnalité au grand dam des perfumistas qui crient à la défiguration du patrimoine parfumé. Ici aussi, un critère technique, apparemment de bon sens, a dans son application, un impact significatif dans l'esthétique des parfums. 

Illustration : Un laboratoire de parfumeur (source : www.cote.azur.fr)

dimanche 20 février 2011

Parfums de célébrités mortes


Britney Spears, Sarah Jessica Parker, Gwen Stefani, Mariah Carey, David Beckham, Céline Dion, Kylie Minogue, ... la liste des stars du show biz dont le nom est une marque de parfum est longue. Même si cette pratique commerciale n'a pas l'air de complètement s'implanter en France, les lancements de parfums de célébrités se succèdent aux USA à un rythme soutenu.

Une société de parfums californienne a eut l'idée de surfer commercialement sur deux vagues à la fois : celle des parfums de célébrités et celle du culte des stars décédées. Un parfum au nom d'Elvis Presley, de Marilyn Monroe ou de Michael Jackson, cela pourrait-être un véritable jackpot !
Mais comment légitimer le fait d'associer une fragrance à une vedette disparue depuis des années ? C'est là qu'il y a une troisième vague à surfer : celle de la science triomphante qui encombre depuis quelques temps les séries policières US à succès. En effet, la composition de la fragrance est élaborée d'après l'ADN de la star décédée en question !

Cette société, My DNA Fragrance (Mon parfum d'ADN), prétend avoir mis au point un procédé aussi mystérieux que secret permettant de composer un parfum à partir du profil génétique de n'importe quel individu !. On y croit (à mort)... ou pas !
My DNA Fragrance s'est associé à un certain John Reznicoff, connu pour être le plus grand collectionneur de ... cheveux de célébrités. Et qui dit cheveux, dit échantillon d'ADN. La société a donc commis des parfums composés à partir des profils ADN de célébrités mortes : M pour Michael Jackson, Blue Suede pour Elvis Presley, Marilyn pour Marilyn Monroe, Entrance pour Joan Crawford, Monarch pour Katharine Hepburn et même iQ pour Albert Einstein.
Mais en consultant le site de la marque, il apparaît que, à l'exception de Marilyn, ces fragrances ne sont plus disponibles à la vente, sans doute à cause de questions de droits.

Qu'à cela ne tienne, My DNA Fragrance dispose d'une alternative basée sur leur « technologie » : proposer à chacun un parfum correspondant à son propre profil ADN. Le summum du parfum personnalisé et individualisé en quelque sorte. Moyennent 200 dollars, la société vous fait parvenir un kit de prélèvement d'ADN à retourner, et après analyse, vous livre 60ml d'un parfum exclusif composé à l'image de votre code génétique (garanti sans alcool, sans composant nocif, et sans eau ! ).
Il est à noter que My DNA Fragrance vous demande de préciser tout d'abord si ce parfum « génétique » exclusif est pour femme ou pour homme. Moi qui croyait naïvement que l'on pouvait déterminer le sexe d'un individu à partir de son ADN...


Illustration : Simon Jérémi (Dominique Farrugia), connu pour la profonde conviction de sa réplique « J'y crois à mort » ; source Première.fr

dimanche 13 février 2011

Une matière : le calamus


L'acore calamus (acorus calamus) est une plante aquatique, une sorte de jonc, connue depuis des millénaires pour ses propriétés odorantes. Le calamus faisait partie des ingrédients des préparations parfumées de l'ancienne Mésopotamie ou de l'Égypte antique, tel que le fameux kyphi égyptien.

Une huile essentielle peut être extraite par distillation à la vapeur des rhizomes de l'acore calamus et aussi, plus rarement, de son feuillage.

Comme souvent avec les matières naturelles, il apparaît que la composition des huiles essentielles de rhizomes de calamus est extrêmement changeante selon leur origine et la variété de la plante utilisée. Certaines, d'origine asiatique, comportent majoritairement du bêta-asarone ( jusqu'à 90%), alors que d'autres n'en comportent presque pas. D'autres essences de calamus sont caractérisées par une proportion importante de méthyl-isoeugénol, ce qui doit leur conférer un profil odorant plutôt épicé.
L'huile essentielle de calamus dont je dispose, originaire des régions himalayennes de l'Inde, est riche en bêta-asarone (autour de 70%).

Le calamus fait partie de ces inclassables de la palette du parfumeur, dans quel tiroir le ranger ? Epicé, aromatique, herbacé, cuir, vert, sucré : il y a un peu de tout cela !
Ce qui me frappe dans l'odeur de cette essence, c'est un aspect très douceâtre, quasiment sucré, à la limite du crémeux. Ceci est plutôt perturbant, car par ailleurs, l'odeur du calamus n'évoque rien de comestible, d'alimentaire. C'est donc l'image d'un hypothétique gâteau empoisonné qui vient à l'esprit, sans doute du fait d'une méfiance naturelle envers les odeurs équivoques.
Mais il y a bien d'autres facettes : un coté épicé, vaguement girofle/cannelle ; une dimension verte herbacée, qui peut rappeler le vert caoutchouteux du salicylate d'amyle (en enlevant l'aspect « solaire »). Le parfum du calamus évoquera à certains un cuir humide ou moisi, ou encore des senteurs aquatiques (la vase dans laquelle la plante croît). Un profil olfactif plein d'ambiguïté ce calamus !

Si le calamus est une matière parfumée quasi-biblique, il semble assez peu utilisé dans la parfumerie actuelle. Certaines compositions le revendique cependant : Eau duelle (Dyptique 2010), Un jardin sur le Nil (Hermès 2005), Acteur (Azzaro 1989). Une composition lui est même entièrement dédiée : Calamus de Comme des Garçons (2000).
La raison de cette désaffection vient peut-être du profil olfactif ambiguë de la matière, mais aussi du fait qu'elle comporte l'une des molécules bêtes noires de l'IFRA : le bêta-asarone. Soupçonnée d'être neurotoxique, cancérigène voire hallucinogène cette molécule est limité à 0,01% sur le produit fini par les directives de l'IFRA (et à condition de provenir d'une source naturelle). Il est à noter que le bêta-asarone peut se retrouver en proportion non négligeable dans certaines essences de ... graines de carotte.


Illustration : creepy cake, source http://silverstreamer.blogspot.com/

dimanche 30 janvier 2011

Un parfum pour pin-up


Depuis quelques semaines, je sèche sur le thème « floral-vert » et je multiplie les formules et les essais sans résultat très satisfaisant.
Pour me sortir de ces petits échecs, j'ai repensé au thème « rose violette » dans lequel j'avais envie de tenter quelque chose. Rapidement, j'ai noté un brouillon de formule, dans laquelle j'ai greffé une senteur fruitée de pêche. Je m'inspire d'un mode de composition typé années 1990, autour d'une « galette » méthyl ionone – iso e super – galaxolide.

L'accord « rose violette » en parfumerie possède un coté rétro tout à fait charmant. Il évoque presque immanquablement des senteurs un peu surannées de cosmétiques, de trousse à maquillages, de rouge à lèvres vintage. Flower by Kenzo est un bon exemple actuel de cet effet.
Par analogie, cet accord « rose violette » m'évoque l'univers pictural à la fois glamour et coquin des pin-up du milieu du vingtième siècle, imaginé par des artistes tels que Alberto Vargas, Gil Elvgren ou Joyce Ballantyne.

C'est parti pour un parfum fruité-floral pour pin-up :

La formule :

Bourgeon de cassis absolu @20% : 4
Gamma undecalactone : 1
Acétate de néryle : 5
Alcool phenyl éthylique : 5
Dorinia SAE : 1
Citronellol : 6
Iso eugénol @20% : 2
Alpha ionone : 3
Alpha iso méthyl ionone : 6
Iso E Super : 12
Galaxolide@50% : 16

La pêche
Bourgeon de cassis absolu
Gamma undecalactone

Le parfum de ce fruit est évoqué avec le gamma-undecalactone (a.k.a aldéhyde C14 « pêche »), un classique utilisé par exemple pour la facette pêche de Mitsouko de Guerlain dès 1919. L'absolu de bourgeon de cassis se combine bien avec le gamma undecalactone, qui seul a un rendu un peu gras et cireux, pour amener un peu de verdeur et de naturel à l'évocation de la senteur de la pêche. Tenace et linéaire, le gamma undecalactone s'exprime pendant tout le développement de la fragrance, alors que le bourgeon de cassis se fait entendre dans les notes de tête.

La rose
Acétate de néryle
Alcool phenyl éthylique
Dorinia SAE
Citronellol
Iso eugenol

L'acétate de néryle me sert ici d'agent de liaison entre le fruité de la pêche et le floral de la rose. Cette molécule possède un caractère rosé frais, mais aussi des éléments fruités, des fragments de poire et de framboise.

Le cœur de la rose est simplement évoqué par le citronellol (facette fraîche, citrus de la rose), l'alcool phenyl éthylique (facette miellée, un peu « rose séchée ») et la puissante base rose de Firminich, Dorinia SAE.

Un peu d'iso-eugénol (qui évoque le clou de girofle en plus floral) vient donner la pointe épicée du parfum des roses rouges.

La violette
Alpha ionone
Méthyl ionone
Là encore, c'est du simple et du classique. L'alpha ionone est une molécule qui possède une odeur douce et chaude de violette, mais qui est aussi souvent utilisée dans les reconstitutions du parfum des roses, pour amener une dimension velouté et sombre.
Le méthyl ionone, dispose également de ce caractère violette, mais avec une personnalité plus boisée. Cette matière, très utilisée, a souvent une fonction de liant entre les notes florales et les notes boisées d'une composition.

Matières de soutien
Iso E Super
Galaxolide

Ces deux matières, « structurants »très en vogue dans la parfumerie des années 1990, servent de faire valoir aux autres notes de la composition, apportant de la rondeur et de la tenue.

L'Iso E super est classé dans les bois synthétique, son odeur calme peut évoquer des aspects du cèdre, de l'ambre et même de l'iris.
Le Galaxolide fait partie de ces « muscs blancs » aux senteurs rondes, propres et tenaces. Il se distingue par une facette fruitée de mûre.

La fragrance :
Elle s'ouvre sur une pêche très fruitée (par l'effet de l'absolu de bourgeon de cassis), et reste assez fraîche dans son départ (citronellol, acétate de néryle). Puis elle se réchauffe sur le thème de cœur « rose violette » cosmétique et rétro qui rend une impression presque poudrée (bien qu'il n'y ait pas de composant spécifiquement poudré) avec toujours le leitmotiv pêche. La formule simple et concise s'avère efficace, même si il ne faut pas en attendre beaucoup de complexité. Pour aller plus loin, on pourrait imaginer y ajouter le pétillement épicé du poivre rose en tête, ou peut-être une pointe de vanille en fond... 

Illustration : Darlene par Gil Elvgren

dimanche 23 janvier 2011

Une matière : l'hedione


L'hedione est une molécule synthétisée par les laboratoires de recherche de la société Firmenich dans les années 1960. Hedione est d'ailleurs une marque déposée de Firmenich pour désigner le dihydrojasmonate de méthyle (ou MDJ).
Cette molécule existe naturellement en traces dans les absolues de jasmin et d'osmanthus.

Descripteurs conventionnels
floral, jasmin, citrus (nuances de citron et de pamplemousse), transparent, diffusif.

Descripteurs personnels
Ce qui surprend lors de la découverte de l'odeur de l'hedione, c'est son coté vague : c'est vaguement floral, vaguement frais, vaguement citrus, vaguement aqueux (ou huileux selon l'humeur du moment) et c'est surtout très ténu.
En ouvrant mon flacon d'hedione, j'ai souvent l'impression soit que je suis devenu anosmique à cette matière, soit que le produit est bizarrement éventé. Mais ce n'est qu'une illusion, l'hedione, surtout par contraste avec de nombreuses autres matières premières, est délicate et subtile, elle semble avoir du mal à faire entendre sa voix.

Pourtant celle que je qualifie de vague est devenue depuis plus de quarante ans une matière incontournable de la palette du parfumeur, si bien qu'il est probable qu'il serait plus rapide de faire la liste des parfums qui n'en contiennent pas, plutôt que celle de ceux qui en contiennent !
Quel est donc le secret de l'hedione ?

A mon avis, son secret tient en deux points :
1.L'hedione améliore presque à chaque fois le rendu d'une composition ;
2.L'hedione ne modifie pas (ou faiblement) la forme de cette composition.

1 - L'expérience montre qu'une composition avec de l'hedione est souvent perçue, subjectivement il est vrai, comme plus plaisante que la même formule sans hédione. Avec l'hedione, la composition semble subtilement plus fraîche, plus aérienne, plus ronde, plus équilibrée... c'est presque magique. D'autant plus que si la petite musique joué par l'hedione est discrète, elle est aussi remarquablement linéaire et accompagne la développement d'une fragrance de la tête au fond.
L'hedione devient donc un allié redoutable des maisons de composition de parfum lorsqu'il s'agit de s'imposer dans les évaluations comparatives par panels de consommateurs, étapes cruciales avant qu'une composition soit choisie pour être lancée sur le marché.
Seuls les puristes se désoleront de l'effet facile obtenu par l'hedione, et de sa tendance à uniformiser l'offre parfumée.


2 -Ajoutez une bonne dose d'hedione à une composition hespéridé, cela reste un hespéridé ; un masculin sport reste un masculin sport, un floral vert reste un floral vert, un féminin poudrée reste un féminin poudrée : cette matière est un étonnant caméléon olfactif qui se fond habilement dans tout les environnements ! D'ailleurs, sauf si elle est utilisée à des dosages indécents, il est peu aisé de détecter directement sa présence dans un parfum. Même s'il est probable que l'hedione n'aurait peu de chose à amener dans un oriental opulent ou dans un chypre cuir, le doute reste permis ! 

Illustration : Un caméléon (source  fr.academic.ru)

dimanche 16 janvier 2011

Les parfums du grenier : Silences de Jacomo


Silences est le troisième parfum, un floral vert, lancé par la marque d’origine new-yorkaise Jacomo en 1978, époque où le vert était en vogue.

Bien que Silences de Jacomo soit, à ma connaissance, introuvable dans le circuit traditionnel des  nociphorarionnaud , il n’est nullement discontinué. En fait, la marque Jacomo a été achetée en 1995 par un groupe français, Sarbec Cosmetics. Ce groupe, qui fait figure de nain face aux mastodontes du secteur, est principalement connu pour la marque « Corine de Farme », une ligne de parfums et de cosmétiques positionnés à petits prix pour la distribution en supermarchés. Sarbec continue aussi de produire et de commercialiser Silences de Jacomo (on le trouvera facilement dans les parfumeries en ligne, à défaut des parfumeries réelles). Cependant, le Silences que je présente ici est une version « vintage », en concentration « eau de Parfum », qui date du milieu des années 1980. Je n'ai pas eu l'occasion de sentir la version actuelle ; a-t-elle a été sérieusement ravalée par des reformulations ou est-elle restée fidèle à l’original ?

Silences est donc un floral vert, et pour cela, il s’ouvre sur une note galbanum. Comme souvent, la fameuse gomme iranienne ne fait pas dans la dentelle : un vert incisif, légèrement métallique et amer, d’autant plus qu’elle est accompagnée de notes florales vertes de type jacinthe ou narcisse qui nous plongent un instant dans des senteurs de potager sous stéroïdes, entre petits pois ultra-frais et radis fluorescents. Une petite dimension hespéridée rassurante (bergamote, néroli) tente maladroitement de discipliner tout cela. Une note de bourgeon de cassis, à la fois verte et fruitée, complète judicieusement le tableau.

Mais assez rapidement, la fragrance se pose et s'arrondit, le leitmotiv vert est toujours là, mais les fleurs entrent en scène : rose, muguet, jacinthe et iris. L’iris reste ici plutôt froid et sec, et ne semble pas s’acoquiner avec la rose pour former ce caractéristique accord poudré, féminin et cosmétique.

A propos de poudrée, la comparaison entre Silences et Chanel n°19 a souvent été faite, leurs descriptions pyramidales sont d’ailleurs très proches et ils sont tout deux estampillés seventie's. Mais, malgré quelques similitudes, le rendu final est tout de même très différent. Là où l’iris de Chanel se fait moelleux, poudré et un peu girly ; celui de Jacomo reste droit dans ses bottes, un peu sévère et distant. De ce fait, ce Silences vintage n’est pas excessivement féminin ; je l’ai moi-même porté avec beaucoup de plaisir, sans avoir la bizarre impression d’être un travesti olfactif. Silences est pourrait être une alternative pour les hommes amoureux du n°19, mais qui n’osent pas aller jusqu’à le porter (mais là encore, il faudrait connaître la version actuelle de la fragrance).

Ce Silences de Jacomo « vintage » s’achève sur un élégant fond chypré, mousse de chêne et vétiver, avec sans doute quelques muscs « à l’ancienne » (nitrés), qui lui apporte une touche d’animalité. La tenue est irréprochable dans cette concentration.

Silences fait parti de ces parfums tombés dans l'oubli, mais il ne me semble ni daté ni démodé ; il reste à mes yeux (ou plutôt à mon nez !) parfaitement actuel.
Sous réserve que la version actuelle ne soit pas trop défigurée, Silences de Jacomo est à essayer par celles (et ceux) qui aiment se parer du chic printanier et dynamisant des fragrances vertes, et apprécient la touche d'originalité des parfums peu portés.


Illustration : Les figures de silences en musique

samedi 8 janvier 2011

Une matière : l'héliotropine


L'héliotropine, qui se présente sous la forme d'une poudre cristalline, a été synthétisée dès 1869. Son odeur douce et poudrée, quelque part entre la vanille et l'amande, en fait une matière de choix dans la palette du parfumeur.

Descripteurs conventionnels :
Amande, vanille, floral doux, poudré, crémeux, nuances de cerise et d'anis.

Descripteurs personnels :
l'aspect amandé de l'héliotropine n'est pas sans m'évoquer ce monument de la mémoire olfactive collective des ex-écoliers français : la fameuse colle Cléopâtre.
Des générations d'écoliers ont effectivement développé une quasi addiction à l'odeur d'amande de cette colle blanche en petit pot. Certains avouent même en avoir régulièrement mangé tellement son odeur est appétissante (fort heureusement, cette colle à base d'amidon n'est pas toxique, d'où son utilisation dans les petites classes). L'idée de parfumer une simple colle peut sembler incongrue au premier abord, mais il faut avouer qu'au final, c'était une idée de génie qui a contribué à la renommée et à la pérennité de la marque depuis sa création dans les années 1930.

L'héliotropine peut avoir de nombreuses applications en parfumerie. Son coté floral un peu cotonneux lui permet d'entrer dans la reconstitution olfactive de certaines fleurs : mimosa, lilas, héliotrope, fleurs exotiques. La molécule peut aussi être mise à contribution pour modifier des accords de vanille ou de fève tonka dans les fragrances de type oriental, féminines ou masculines. Elle peut aussi participer à des accords gourmands par sa facette amandée, et également suggérer des accents cosmétiques poudrés et moelleux. 

Du fait de ce caractère versatile, les parfums comportant une note d'héliotropine sont innombrables, pour en citer quelques exemples : Après l'Ondée (1906, Guerlain), Louve (2007,Serge Lutens), Beige (2009, Chanel), Do Ré (2008, Réminiscence), Dans Tes Bras (2008, Frédéric Malle), Old Spice (eau de toilette masculine populaire aux USA, créée en 1937),...

Pourtant cette sympathique molécule odorante possède une face cachée plutôt sulfureuse (au sens figuré bien sûr). En effet, la détention et le commerce de l'héliotropine sont assujettis à un agrément en bonne et due forme du ministère de l'industrie. Les entreprises et les laboratoires utilisant de l'héliotropine doivent mettre en place des procédures strictes en vue d'assurer la traçabilité et la sureté de son utilisation, procédures susceptibles d'être contrôlées à tout moment par les autorités de l'État.
Mais pour quelles raisons l'héliotropine fait-elle l'objet d'une telle surveillance ?
Il s'avère que l'héliotropine peut être utilisée, par des laboratoires clandestins, comme matière première pour la synthèse chimique de la MDA (méthylènedioxyamphétamine), une drogue psychotrope prohibée, vendue comme ecstasy. L'héliotropine, sous son synonyme pipéronal, figure donc en bonne place dans la liste des substances dites « précurseurs » de la Convention des Nations Unies contre le trafic illicite de stupéfiants de 1988, qui engage les états signataires à contrôler son commerce. Autant dire qu'il est illusoire pour un parfumeur amateur de disposer de cette matière ; pour ma part, je possède seulement un petit échantillon de quelques millilitres dilué à 10%.