dimanche 30 janvier 2011

Un parfum pour pin-up


Depuis quelques semaines, je sèche sur le thème « floral-vert » et je multiplie les formules et les essais sans résultat très satisfaisant.
Pour me sortir de ces petits échecs, j'ai repensé au thème « rose violette » dans lequel j'avais envie de tenter quelque chose. Rapidement, j'ai noté un brouillon de formule, dans laquelle j'ai greffé une senteur fruitée de pêche. Je m'inspire d'un mode de composition typé années 1990, autour d'une « galette » méthyl ionone – iso e super – galaxolide.

L'accord « rose violette » en parfumerie possède un coté rétro tout à fait charmant. Il évoque presque immanquablement des senteurs un peu surannées de cosmétiques, de trousse à maquillages, de rouge à lèvres vintage. Flower by Kenzo est un bon exemple actuel de cet effet.
Par analogie, cet accord « rose violette » m'évoque l'univers pictural à la fois glamour et coquin des pin-up du milieu du vingtième siècle, imaginé par des artistes tels que Alberto Vargas, Gil Elvgren ou Joyce Ballantyne.

C'est parti pour un parfum fruité-floral pour pin-up :

La formule :

Bourgeon de cassis absolu @20% : 4
Gamma undecalactone : 1
Acétate de néryle : 5
Alcool phenyl éthylique : 5
Dorinia SAE : 1
Citronellol : 6
Iso eugénol @20% : 2
Alpha ionone : 3
Alpha iso méthyl ionone : 6
Iso E Super : 12
Galaxolide@50% : 16

La pêche
Bourgeon de cassis absolu
Gamma undecalactone

Le parfum de ce fruit est évoqué avec le gamma-undecalactone (a.k.a aldéhyde C14 « pêche »), un classique utilisé par exemple pour la facette pêche de Mitsouko de Guerlain dès 1919. L'absolu de bourgeon de cassis se combine bien avec le gamma undecalactone, qui seul a un rendu un peu gras et cireux, pour amener un peu de verdeur et de naturel à l'évocation de la senteur de la pêche. Tenace et linéaire, le gamma undecalactone s'exprime pendant tout le développement de la fragrance, alors que le bourgeon de cassis se fait entendre dans les notes de tête.

La rose
Acétate de néryle
Alcool phenyl éthylique
Dorinia SAE
Citronellol
Iso eugenol

L'acétate de néryle me sert ici d'agent de liaison entre le fruité de la pêche et le floral de la rose. Cette molécule possède un caractère rosé frais, mais aussi des éléments fruités, des fragments de poire et de framboise.

Le cœur de la rose est simplement évoqué par le citronellol (facette fraîche, citrus de la rose), l'alcool phenyl éthylique (facette miellée, un peu « rose séchée ») et la puissante base rose de Firminich, Dorinia SAE.

Un peu d'iso-eugénol (qui évoque le clou de girofle en plus floral) vient donner la pointe épicée du parfum des roses rouges.

La violette
Alpha ionone
Méthyl ionone
Là encore, c'est du simple et du classique. L'alpha ionone est une molécule qui possède une odeur douce et chaude de violette, mais qui est aussi souvent utilisée dans les reconstitutions du parfum des roses, pour amener une dimension velouté et sombre.
Le méthyl ionone, dispose également de ce caractère violette, mais avec une personnalité plus boisée. Cette matière, très utilisée, a souvent une fonction de liant entre les notes florales et les notes boisées d'une composition.

Matières de soutien
Iso E Super
Galaxolide

Ces deux matières, « structurants »très en vogue dans la parfumerie des années 1990, servent de faire valoir aux autres notes de la composition, apportant de la rondeur et de la tenue.

L'Iso E super est classé dans les bois synthétique, son odeur calme peut évoquer des aspects du cèdre, de l'ambre et même de l'iris.
Le Galaxolide fait partie de ces « muscs blancs » aux senteurs rondes, propres et tenaces. Il se distingue par une facette fruitée de mûre.

La fragrance :
Elle s'ouvre sur une pêche très fruitée (par l'effet de l'absolu de bourgeon de cassis), et reste assez fraîche dans son départ (citronellol, acétate de néryle). Puis elle se réchauffe sur le thème de cœur « rose violette » cosmétique et rétro qui rend une impression presque poudrée (bien qu'il n'y ait pas de composant spécifiquement poudré) avec toujours le leitmotiv pêche. La formule simple et concise s'avère efficace, même si il ne faut pas en attendre beaucoup de complexité. Pour aller plus loin, on pourrait imaginer y ajouter le pétillement épicé du poivre rose en tête, ou peut-être une pointe de vanille en fond... 

Illustration : Darlene par Gil Elvgren

dimanche 23 janvier 2011

Une matière : l'hedione


L'hedione est une molécule synthétisée par les laboratoires de recherche de la société Firmenich dans les années 1960. Hedione est d'ailleurs une marque déposée de Firmenich pour désigner le dihydrojasmonate de méthyle (ou MDJ).
Cette molécule existe naturellement en traces dans les absolues de jasmin et d'osmanthus.

Descripteurs conventionnels
floral, jasmin, citrus (nuances de citron et de pamplemousse), transparent, diffusif.

Descripteurs personnels
Ce qui surprend lors de la découverte de l'odeur de l'hedione, c'est son coté vague : c'est vaguement floral, vaguement frais, vaguement citrus, vaguement aqueux (ou huileux selon l'humeur du moment) et c'est surtout très ténu.
En ouvrant mon flacon d'hedione, j'ai souvent l'impression soit que je suis devenu anosmique à cette matière, soit que le produit est bizarrement éventé. Mais ce n'est qu'une illusion, l'hedione, surtout par contraste avec de nombreuses autres matières premières, est délicate et subtile, elle semble avoir du mal à faire entendre sa voix.

Pourtant celle que je qualifie de vague est devenue depuis plus de quarante ans une matière incontournable de la palette du parfumeur, si bien qu'il est probable qu'il serait plus rapide de faire la liste des parfums qui n'en contiennent pas, plutôt que celle de ceux qui en contiennent !
Quel est donc le secret de l'hedione ?

A mon avis, son secret tient en deux points :
1.L'hedione améliore presque à chaque fois le rendu d'une composition ;
2.L'hedione ne modifie pas (ou faiblement) la forme de cette composition.

1 - L'expérience montre qu'une composition avec de l'hedione est souvent perçue, subjectivement il est vrai, comme plus plaisante que la même formule sans hédione. Avec l'hedione, la composition semble subtilement plus fraîche, plus aérienne, plus ronde, plus équilibrée... c'est presque magique. D'autant plus que si la petite musique joué par l'hedione est discrète, elle est aussi remarquablement linéaire et accompagne la développement d'une fragrance de la tête au fond.
L'hedione devient donc un allié redoutable des maisons de composition de parfum lorsqu'il s'agit de s'imposer dans les évaluations comparatives par panels de consommateurs, étapes cruciales avant qu'une composition soit choisie pour être lancée sur le marché.
Seuls les puristes se désoleront de l'effet facile obtenu par l'hedione, et de sa tendance à uniformiser l'offre parfumée.


2 -Ajoutez une bonne dose d'hedione à une composition hespéridé, cela reste un hespéridé ; un masculin sport reste un masculin sport, un floral vert reste un floral vert, un féminin poudrée reste un féminin poudrée : cette matière est un étonnant caméléon olfactif qui se fond habilement dans tout les environnements ! D'ailleurs, sauf si elle est utilisée à des dosages indécents, il est peu aisé de détecter directement sa présence dans un parfum. Même s'il est probable que l'hedione n'aurait peu de chose à amener dans un oriental opulent ou dans un chypre cuir, le doute reste permis ! 

Illustration : Un caméléon (source  fr.academic.ru)

dimanche 16 janvier 2011

Les parfums du grenier : Silences de Jacomo


Silences est le troisième parfum, un floral vert, lancé par la marque d’origine new-yorkaise Jacomo en 1978, époque où le vert était en vogue.

Bien que Silences de Jacomo soit, à ma connaissance, introuvable dans le circuit traditionnel des  nociphorarionnaud , il n’est nullement discontinué. En fait, la marque Jacomo a été achetée en 1995 par un groupe français, Sarbec Cosmetics. Ce groupe, qui fait figure de nain face aux mastodontes du secteur, est principalement connu pour la marque « Corine de Farme », une ligne de parfums et de cosmétiques positionnés à petits prix pour la distribution en supermarchés. Sarbec continue aussi de produire et de commercialiser Silences de Jacomo (on le trouvera facilement dans les parfumeries en ligne, à défaut des parfumeries réelles). Cependant, le Silences que je présente ici est une version « vintage », en concentration « eau de Parfum », qui date du milieu des années 1980. Je n'ai pas eu l'occasion de sentir la version actuelle ; a-t-elle a été sérieusement ravalée par des reformulations ou est-elle restée fidèle à l’original ?

Silences est donc un floral vert, et pour cela, il s’ouvre sur une note galbanum. Comme souvent, la fameuse gomme iranienne ne fait pas dans la dentelle : un vert incisif, légèrement métallique et amer, d’autant plus qu’elle est accompagnée de notes florales vertes de type jacinthe ou narcisse qui nous plongent un instant dans des senteurs de potager sous stéroïdes, entre petits pois ultra-frais et radis fluorescents. Une petite dimension hespéridée rassurante (bergamote, néroli) tente maladroitement de discipliner tout cela. Une note de bourgeon de cassis, à la fois verte et fruitée, complète judicieusement le tableau.

Mais assez rapidement, la fragrance se pose et s'arrondit, le leitmotiv vert est toujours là, mais les fleurs entrent en scène : rose, muguet, jacinthe et iris. L’iris reste ici plutôt froid et sec, et ne semble pas s’acoquiner avec la rose pour former ce caractéristique accord poudré, féminin et cosmétique.

A propos de poudrée, la comparaison entre Silences et Chanel n°19 a souvent été faite, leurs descriptions pyramidales sont d’ailleurs très proches et ils sont tout deux estampillés seventie's. Mais, malgré quelques similitudes, le rendu final est tout de même très différent. Là où l’iris de Chanel se fait moelleux, poudré et un peu girly ; celui de Jacomo reste droit dans ses bottes, un peu sévère et distant. De ce fait, ce Silences vintage n’est pas excessivement féminin ; je l’ai moi-même porté avec beaucoup de plaisir, sans avoir la bizarre impression d’être un travesti olfactif. Silences est pourrait être une alternative pour les hommes amoureux du n°19, mais qui n’osent pas aller jusqu’à le porter (mais là encore, il faudrait connaître la version actuelle de la fragrance).

Ce Silences de Jacomo « vintage » s’achève sur un élégant fond chypré, mousse de chêne et vétiver, avec sans doute quelques muscs « à l’ancienne » (nitrés), qui lui apporte une touche d’animalité. La tenue est irréprochable dans cette concentration.

Silences fait parti de ces parfums tombés dans l'oubli, mais il ne me semble ni daté ni démodé ; il reste à mes yeux (ou plutôt à mon nez !) parfaitement actuel.
Sous réserve que la version actuelle ne soit pas trop défigurée, Silences de Jacomo est à essayer par celles (et ceux) qui aiment se parer du chic printanier et dynamisant des fragrances vertes, et apprécient la touche d'originalité des parfums peu portés.


Illustration : Les figures de silences en musique

samedi 8 janvier 2011

Une matière : l'héliotropine


L'héliotropine, qui se présente sous la forme d'une poudre cristalline, a été synthétisée dès 1869. Son odeur douce et poudrée, quelque part entre la vanille et l'amande, en fait une matière de choix dans la palette du parfumeur.

Descripteurs conventionnels :
Amande, vanille, floral doux, poudré, crémeux, nuances de cerise et d'anis.

Descripteurs personnels :
l'aspect amandé de l'héliotropine n'est pas sans m'évoquer ce monument de la mémoire olfactive collective des ex-écoliers français : la fameuse colle Cléopâtre.
Des générations d'écoliers ont effectivement développé une quasi addiction à l'odeur d'amande de cette colle blanche en petit pot. Certains avouent même en avoir régulièrement mangé tellement son odeur est appétissante (fort heureusement, cette colle à base d'amidon n'est pas toxique, d'où son utilisation dans les petites classes). L'idée de parfumer une simple colle peut sembler incongrue au premier abord, mais il faut avouer qu'au final, c'était une idée de génie qui a contribué à la renommée et à la pérennité de la marque depuis sa création dans les années 1930.

L'héliotropine peut avoir de nombreuses applications en parfumerie. Son coté floral un peu cotonneux lui permet d'entrer dans la reconstitution olfactive de certaines fleurs : mimosa, lilas, héliotrope, fleurs exotiques. La molécule peut aussi être mise à contribution pour modifier des accords de vanille ou de fève tonka dans les fragrances de type oriental, féminines ou masculines. Elle peut aussi participer à des accords gourmands par sa facette amandée, et également suggérer des accents cosmétiques poudrés et moelleux. 

Du fait de ce caractère versatile, les parfums comportant une note d'héliotropine sont innombrables, pour en citer quelques exemples : Après l'Ondée (1906, Guerlain), Louve (2007,Serge Lutens), Beige (2009, Chanel), Do Ré (2008, Réminiscence), Dans Tes Bras (2008, Frédéric Malle), Old Spice (eau de toilette masculine populaire aux USA, créée en 1937),...

Pourtant cette sympathique molécule odorante possède une face cachée plutôt sulfureuse (au sens figuré bien sûr). En effet, la détention et le commerce de l'héliotropine sont assujettis à un agrément en bonne et due forme du ministère de l'industrie. Les entreprises et les laboratoires utilisant de l'héliotropine doivent mettre en place des procédures strictes en vue d'assurer la traçabilité et la sureté de son utilisation, procédures susceptibles d'être contrôlées à tout moment par les autorités de l'État.
Mais pour quelles raisons l'héliotropine fait-elle l'objet d'une telle surveillance ?
Il s'avère que l'héliotropine peut être utilisée, par des laboratoires clandestins, comme matière première pour la synthèse chimique de la MDA (méthylènedioxyamphétamine), une drogue psychotrope prohibée, vendue comme ecstasy. L'héliotropine, sous son synonyme pipéronal, figure donc en bonne place dans la liste des substances dites « précurseurs » de la Convention des Nations Unies contre le trafic illicite de stupéfiants de 1988, qui engage les états signataires à contrôler son commerce. Autant dire qu'il est illusoire pour un parfumeur amateur de disposer de cette matière ; pour ma part, je possède seulement un petit échantillon de quelques millilitres dilué à 10%.