lundi 25 avril 2011

Paeonia suffruticosa

Ce que j'ai vu :

Ce que j'ai senti :

Les deux fleurs blanches en photo sont des pivoines arbustives, Paeonia suffruticosa pour le botaniste, la variété horticole est « Triomphe de Gand ». Et bien ces fleurs spectaculaires ont un parfum de ... pâte à pain !

En effet, ces pivoines exhalent une odeur de farine humide avec une petite pointe aigrelette de levure et de fermentation. Nous ne sommes plus dans un jardin, nous sommes dans le pétrin (du boulanger).

J'ai senti plusieurs variétés de Peaonia suffruticosa de la collection du jardin botanique du parc de la Tête d'or de Lyon. Beaucoup d'entre elles possèdent le parfum auquel on s'attend pour une pivoine : une senteur proche de la rose, en plus aérien et frais, mais la nuance de farine et de levure est souvent présente en arrière-plan. Certaines variétés, comme cette « Triomphe de Gand », oublient la facette florale rosée pour ne sentir que la « pâte à pain ». Étonnant non ? 

Illustration pâte à pain, source supertoinette.com

vendredi 15 avril 2011

lundi 11 avril 2011

Le parfum d'auteur : une fiction juridique


La question de savoir si le parfum est une forme d'art et si les parfumeurs sont des artistes agite régulièrement les neurones de la blogosphère parfumée. Le présent billet est d'ailleurs le développement d'un commentaire que j'avais récemment posté sur ce thème sur le blog Grain de Musc.

Depuis quelques années, les parfumeurs sont mis en avant par certaines marques de parfum : ils participent aux événements organisés pour le lancement des nouvelles fragrances, ils donnent des interview dans la presse et apparaissent dans des reportages télévisés. Les parfumeurs obtiennent auprès du public un statut, sinon d'artiste, de créateur, d'auteur. La marque qui a poussé jusqu'au bout le concept de parfumeur-auteur est bien évidemment les Éditions du Parfum Frédéric Malle. Pourtant, le statut de parfumeur-auteur est juridiquement une pure fiction !

En effet, d'un point de vue juridique, une fragrance n'est pas une « œuvre de l'esprit » et le parfumeur n'est pas un « auteur ». C'est en tout cas la position de la Cour de cassation en la matière à l'occasion de décisions récentes ( 13 juin 2006 et 22 janvier 2009) : « ...la fragrance d’un parfum (1), qui procède de la simple mise en œuvre d’un savoir-faire, ne constitue pas la création d’une forme d’expression pouvant bénéficier de la protection des œuvres de l’esprit par le droit d’auteur... » .
Donc, selon la juridiction suprême, le parfumeur n'est qu'un simple technicien, mettant en œuvre un savoir-faire industriel, sans exprimer un quelconque style ou personnalité, et encore moins une forme de créativité.
Si la Cour de cassation a eut à se prononcer, c'est que des juges du fond avaient accordé au parfum, à plusieurs reprises, le statut « d'œuvre de l'esprit » pouvant être protégé par le droit d'auteur dans des affaires de contrefaçon.
En effet, le Code de la Propriété Intellectuelle (CPI) n'exclue pas explicitement les parfums du champs d'application du droit d'auteur. L'article L112-1 du CPI ratisse plutôt large « Les dispositions du présent Code protè­gent les droits des auteurs sur toutes les œuvres de l’esprit, quels qu’en soient le genre, la forme d’expression, le mérite ou la destination » ; une œuvre de l'esprit devant être, selon la jurisprudence, originale et imprégnée de la personnalité et de la sensibilité de son auteur. L'article L112-2 du CPI énumère toute une série de créations pouvant  notamment  être considérées comme « œuvre de l'esprit » : on y retrouve, bien sûr, les œuvres littéraires, musicales, picturales et audiovisuelles, mais aussi les numéros de cirque, les logiciels, la mode, la maroquinerie, ... . Le parfum n'y apparaît pas, mais l'utilisation du redoutable adverbe « notamment » indique que la liste n'est pas limitative. C'est donc à l'appréciation des juges d'inclure ou non le parfum parmi les « œuvres de l'esprit ». Et la Cour de cassation ne l'inclue pas (2).

En général, le statut du parfum en tant qu'œuvre de l'esprit est discuté dans des affaires civiles de contrefaçon. Mais si la jurisprudence venait à se retourner sur cette question, les conséquences pourrait aller bien au delà du simple problème de la protection des parfums contre la copie.

Faisons un peu de « juridi-fiction » et imaginons les conséquences que pourrait avoir la reconnaissance du parfum comme « œuvre de l'esprit » bénéficiant du droit d'auteur sur certaines pratiques de l'industrie du parfum.

Qui est l'auteur ?
La réponse du CPI est simple « La qualité d’auteur appartient, sauf preuve contraire, à celui ou à ceux sous le nom de qui l'œuvre est divulguée » (Article L113-1 du CPI). Donc lorsque, par exemple, la maison Yves Saint Laurent indique, dans sa communication promotionnelle, que sa fragrance « Belle d'Opium » a été créée par Honorine Blanc et Alberto Morillas, les deux parfumeurs en seraient présumés « coauteurs », copropriétaires de l'œuvre, et co-titulaires des droits qui s'y rattachent. Embarrassant pour YSL Beauté SAS qui commercialise le parfum, et pour la société de composition Firmenich SA qui emploie les parfumeurs (l'existence d'un contrat de travail ne transférant nullement la propriété d'une œuvre de l'esprit du « créateur » à son employeur) ! Dans cette hypothèse, il faudrait que la société de composition (ou la marque ?) obtienne contractuellement de la part des parfumeurs-auteurs le droit de reproduire et d'exploiter commercialement la fragrance-œuvre, à la manière de ce qui se pratique dans l'édition littéraire ou musicale.


Les reformulations
Voilà un sujet qui a tendance à fâcher les amoureux du parfum. Dans l'hypothèse du droit d'auteur applicable aux fragrances, le parfumeur-auteur aurait le droit de s'opposer à toute reformulation de son parfum-œuvre. Le CPI accorde effectivement à l'auteur un droit moral au respect de l'œuvre qui ne peut être modifiée ou altérée sans son consentement. Ce droit est inaliénable (l'auteur ne peut pas y renoncer ou le céder par voie contractuelle) et imprescriptible (d'une durée illimitée).

Les discontinuations
Dans le domaine littéraire, lorsque qu'un éditeur décide d'arrêter la réimpression d'un ouvrage, l'auteur peut résilier de plein droit le contrat d'édition et récupérer ses droits (dans des conditions encadrées par la loi). L'auteur peut alors tenter de proposer l'ouvrage à un autre éditeur pour poursuivre son exploitation commerciale. Un schéma similaire pourrait être envisagé pour un parfum discontinué dans l'hypothèse du parfumeur-auteur.

Le droit de retrait
La loi française donne à l'auteur le droit moral de mettre fin à la diffusion et à l'exploitation son œuvre pour des raisons qui lui son propre et qu'il n'a pas à divulguer. Le parfumeur-auteur pourrait donc demander le retrait de sa fragrance-œuvre du marché. Cependant, l'auteur doit dans ce cas indemniser le préjudice subi par la personne à qui il a cédé ses droits d'exploitation, ce qui peut être périlleux d'un point de vue pécuniaire.

Une fragrance, une œuvre collective ?
Le droit d'auteur tel que je l'ai présenté n'est accordé qu'aux personnes physique (les individus) et non aux personnes morales (les sociétés commerciales par exemple), c'est pour cela que Honorine Blanc peut être auteur et que YSL Beauté SAS ne le peut pas. Il existe cependant le concept d' « œuvre collective », défini par l'article L 113 -2 du CPI, dont l'auteur peut être une personne morale. Une œuvre collective est en quelque sorte le résultat d' actions organisées impliquant la participation de différents auteurs individuels, mais dont la forme finale ne permet pas d'attribuer à chacun des auteurs un droit individuel. Il est vrai que dans l'industrie moderne de la parfumerie, de nombreux acteurs mettent leur talent en commun pour la création d'une fragrance. Les directeurs artistiques, plusieurs parfumeurs (senior et junior), les sélectionneurs de matières premières, les évaluateurs et pourquoi pas les créatifs du marketing, apportent chacun une pierre à l'édifice, le tout encadré par la structure organisationnelle de la société qui les emploie.
Le concept d'œuvre collective pourrait donc concilier les intérêts des maisons de parfums et l'application du droit d'auteur comme outils juridique dans la lutte contre la contrefaçon. Mais là aussi il y a des écueils.
En effet, la qualité d'auteur de la personne morale (société de composition ou marques ayant un parfumeur-maison) est simplement présumée, un parfumeur individuel salarié peut très bien revendiquer la paternité de la fragrance, à condition d'en apporter la preuve. D'autant plus que pour faire passer une fragrance comme œuvre collective, la personne morale aurait tout intérêt à minimiser le rôle de ses parfumeurs et à les faire retourner illico-presto dans l'anonymat le plus total. Des tensions liées à des frustrations pourraient apparaître.

Souvent, les juristes qui commentent la position de la Cour de cassation au sujet du parfum comme œuvre de l'esprit, l'analysent comme défavorable aux marques de parfum, car elle les prive du bénéfice du droit d'auteur dans la lutte judiciaire contre la contrefaçon. Cependant, il est vraisemblable que l'application du droit d'auteur aux fragrances générerait de profonds bouleversements dans le modèle juridico-économique actuel de l'industrie du parfum. Les différents acteurs de cette industrie ont-ils un intérêt à un tel bouleversement ?


(1)l'expression «  la fragrance d'un parfum » peut sembler être un pléonasme, mais les juristes opèrent une distinction entre fragrance et parfum. Le parfum désigne le support matériel, le liquide alcoolisé comportant les matières odorantes. La fragrance désigne l'effet olfactif produit par le parfum. C'est la fragrance qui est susceptible d'être une « œuvre de l'esprit ».

(2)A noter qu'à l'étranger, la Cour de cassation néerlandaise a reconnu le droit d'auteur au bénéfice de la société Lancôme dans une affaire de contrefaçon de son best-seller « Trésor ».

Illustration : source numerama.com

mercredi 6 avril 2011

Ode au parfum - Conférences à Montpellier -


Le 29 Février dernier se déroulait à Montpellier le congrès "Ode au parfum", organisé par Isabelle Parrot, responsable pédagogique de la Licence Professionnelle Sciences et Technologie Parfums, Arômes et Cosmétiques de l’Université Montpellier 2.

Les conférences qui se sont tenues à cette occasion sont en ligne en vidéo ; je vous indique les liens :

La parfumerie de tous les jours par Françoise Marin.

Parfums, chimie et société par Maurice Chastrette.

Quand le parfum portait remède par Annick Le Guérer.

L’Osmothèque, une collection vivante des parfums existants ou disparus par Jean Kerléo.

Les parfums de niche par Pierre Guillaume.

Le web parfumé par Oleg Curbatov.

La voie royale et les autres méthodes de création de parfums par Maurice Maurin.

Les 3 piliers de l’art du parfum par André Holley.

 

 

 

 

 

 

dimanche 3 avril 2011

Critères techniques d'évaluation d'une fragrance.


L'histoire de la parfumerie retiendra peut-être que c'est en août 2006 qu'un grand quotidien généraliste ouvrit ses colonnes à la critique des parfums. En effet, le supplément « style » du New York Times inaugura la rubrique Scent Notes tenue par le journaliste Chandler Burr. Le postulat sous-jacent était que le parfum, plutôt qu'un produit industriel habilement marketé, devait être considéré comme une œuvre à caractère artistique, pouvant être sujette à la critique, à l'instar de la littérature, du cinéma ou du théâtre. Bien sûr, les chroniques de Chandler Burr ont été précédées et suivies de nombreux « critiques de parfums » s'exprimant sur le net.

Lorsqu'il s'agit de critiquer un parfum en tant qu'œuvre à caractère artistique, il convient d'évoquer des critères d'ordre esthétique (style, forme, originalité, équilibre ...), de se confronter à des références culturelles (dans le domaine de parfum ou dans d'autres domaines) ; sans oublier l'indispensable touche de subjectivité qui fait la valeur ajoutée de toute critique dans le domaine artistique.

Cependant parallèlement à ces critères esthétiques, une composition parfumée doit répondre à des critères purement techniques qui feront l'objet de ce billet. Toutefois, il est artificiel de complètement dissocier les critères esthétiques et les critères techniques dans le domaine de la parfumerie, puisqu'ils s'influencent mutuellement.

Les critères techniques d'une composition parfumée

La diffusion
La diffusion désigne la capacité d'une fragrance à se répandre dans l'air ambiant. Ce critère de diffusion peut être décliné en trois caractéristiques : l'envol (ou lift), le sillage et le volume.

L'envol, ou le lift d'une fragrance est sa diffusion rapide et puissante au moment de son application. Une fragrance qui « tombe à plat » lors du parfumage manque de lift. L'utilisation quasi généralisée de l'alcool éthylique comme solvant dans les parfums commerciaux facilite grandement le lift. Même si la nature des matières utilisées pour formuler le parfum impactent son envol, les parfums utilisant une huile comme solvant présentent moins de lift ; les parfums solides (dont le support est une cire) encore moins.

La sillage, un mot opportunément emprunté au vocabulaire des marins, désigne pour un parfum sa capacité à se diffuser, avec une certaine puissance et rémanence, autour de la personne qui le porte. Un parfum discret possède un faible sillage.

Le volume est la capacité d'un parfum à remplir un espace confiné, une pièce, à partir de la personne qui le porte. Un parfum possédant un bon sillage présentera selon toute vraisemblance un bon volume. Cependant, il existe des fragrances qui, sans avoir un sillage « de paquebot », font preuve d'un volume convainquant.


La substantivité
La substantivité est la capacité d'une composition parfumée à maintenir, après application, un seuil de perception olfactif significatif dans le temps.
Ce critère de substantivité se traduit souvent par la notion de tenue (ou de ténacité) d'un parfum, qui introduit cependant une nuance de puissance dans la persistance.
La tenue est un critère important dans les parfums commerciaux actuels : le consommateur se sentira quelque peu floué si l'odeur du produit, qu'il s'est procuré souvent au prix fort, disparaît au bout de 2 ou 3 heures après application.
Les « Eaux de Cologne » sont des produits qui traditionnellement ont une faible tenue. Cela est du, d'une part à leur faible concentration et d'autre part à l'utilisation de matières premières à faible persistance ( essences des citrus). Mais pour satisfaire la demande de ténacité de leur clientèle, les créateurs de parfum ont introduit des matières persistantes (et compatibles avec la forme « cologne ») dans la composition des Eaux de Cologne contemporaines : muscs blancs, hydroxycitronellal, oranger crystal... La Cologne de Thierry Mugler  en est une illustration. Voilà comment la conformation à un critère technico-commercial tend à modifier subtilement l'esthétique traditionnelle de la forme « Eau de Cologne ».


La linéarité
La linéarité désigne la capacité d'une composition à maintenir, une fois appliquée, sa forme olfactive dans le temps.
A vrai dire, la linéarité est plus un critère esthétique qu'un critère purement technique. La linéarité est-elle une qualité ou un défaut ? C'est finalement une question de goût. Une fragrance très linéaire pourra être jugé comme ennuyeuse par certains alors que d'autres apprécieront son caractère entier et fidèle. A l'inverse, une fragrance qui use de notes fusantes, de retournements de style dans son évolution pourra être qualifiée de déroutante ou de virtuose selon la sensibilité de chacun.


La stabilité
La stabilité est la capacité d'une composition à ne pas subir d'altérations endogènes ou exogènes, qui pourraient modifier sa forme olfactive ou son innocuité.
Il faut distinguer ce que l'on pourrait appeler la stabilité « in vivo » de la stabilité « in vitro ».

La stabilité « in vivo » désigne la capacité d'une parfum à ne pas subir d'altérations une fois appliqué sur la peau. Ces altérations peuvent provenir de l'oxygène de l'air (réaction d'oxydation), du rayonnement ultra-violet du soleil , ou des propriétés physico-chimiques de l'épiderme de l'utilisateur. Chacun a pu expérimenter qu'une composition n'a pas exactement la même forme sur mouillette en papier et appliquée sur sa propre peau. Certains même se désolent d'avoir un épiderme qui fait « tourner » les parfums ! Si les fabricants de parfums peuvent améliorer la stabilité d'une fragrance en ajoutant des conservateurs dans leurs produits (antioxydant, filtre UV), il leur est difficile de prendre en compte la chimie personnelle de l'épiderme de chacun (qui est elle-même changeante).

La stabilité « in vitro » est la capacité de la composition à ne pas subir d'altérations dans le temps alors qu'elle est conservée dans son flacon. Certaines de ces altérations peuvent être d'origine endogène et impacter la forme olfactives du produit. Des réactions chimiques peuvent se produire entre les matières utilisées dans la composition (comme la formation d'imines aromatiques issues de réactions entre molécules azotées et aldéhydes). C'est pour cela que la fabrication des parfums inclus des phases plus ou moins longues de maturation du concentré et de macération du produit alcoolique final avant la mise en flacon.
D'autres altérations sont dues à des facteurs extérieurs, oxydation, action de la chaleur ou de la lumière. Là encore, des ingrédients conservateurs limitent ces inconvénients, même si au final un parfum demeure une denrée périssable.


L'innocuité
L'innocuité est la faculté d'une composition à ne pas produire d'effets indésirables une fois appliquée sur la peau de l'utilisateur. Ces effets peuvent être une sensibilisation cutanée, des démangeaisons, des effets phototoxiques, des réactions allergiques ...
Les industriels du parfum ont fait de l'innocuité de leurs produits un critère primordial. L'auto-réglementation de la profession, par l'intermédiaire des directives de la désormais fameuse IFRA (International Fragrance Association), conduit au bannissement total ou partiel de nombreuses matières premières soupçonnées d'être plus ou moins incompatibles avec ce principe d'innocuité.
Ces principes de précaution, jugés comme exagérés par de nombreux observateurs, enflamment régulièrement les blogs et les forums de discussions sur les parfums. L'application des normes de l'IFRA entraîne la nécessité de reformuler régulièrement de nombreuses compositions classiques du marché. Au fur et à mesure de ces révisions, ces compositions changent peu ou prou de personnalité au grand dam des perfumistas qui crient à la défiguration du patrimoine parfumé. Ici aussi, un critère technique, apparemment de bon sens, a dans son application, un impact significatif dans l'esthétique des parfums. 

Illustration : Un laboratoire de parfumeur (source : www.cote.azur.fr)