dimanche 3 avril 2011

Critères techniques d'évaluation d'une fragrance.


L'histoire de la parfumerie retiendra peut-être que c'est en août 2006 qu'un grand quotidien généraliste ouvrit ses colonnes à la critique des parfums. En effet, le supplément « style » du New York Times inaugura la rubrique Scent Notes tenue par le journaliste Chandler Burr. Le postulat sous-jacent était que le parfum, plutôt qu'un produit industriel habilement marketé, devait être considéré comme une œuvre à caractère artistique, pouvant être sujette à la critique, à l'instar de la littérature, du cinéma ou du théâtre. Bien sûr, les chroniques de Chandler Burr ont été précédées et suivies de nombreux « critiques de parfums » s'exprimant sur le net.

Lorsqu'il s'agit de critiquer un parfum en tant qu'œuvre à caractère artistique, il convient d'évoquer des critères d'ordre esthétique (style, forme, originalité, équilibre ...), de se confronter à des références culturelles (dans le domaine de parfum ou dans d'autres domaines) ; sans oublier l'indispensable touche de subjectivité qui fait la valeur ajoutée de toute critique dans le domaine artistique.

Cependant parallèlement à ces critères esthétiques, une composition parfumée doit répondre à des critères purement techniques qui feront l'objet de ce billet. Toutefois, il est artificiel de complètement dissocier les critères esthétiques et les critères techniques dans le domaine de la parfumerie, puisqu'ils s'influencent mutuellement.

Les critères techniques d'une composition parfumée

La diffusion
La diffusion désigne la capacité d'une fragrance à se répandre dans l'air ambiant. Ce critère de diffusion peut être décliné en trois caractéristiques : l'envol (ou lift), le sillage et le volume.

L'envol, ou le lift d'une fragrance est sa diffusion rapide et puissante au moment de son application. Une fragrance qui « tombe à plat » lors du parfumage manque de lift. L'utilisation quasi généralisée de l'alcool éthylique comme solvant dans les parfums commerciaux facilite grandement le lift. Même si la nature des matières utilisées pour formuler le parfum impactent son envol, les parfums utilisant une huile comme solvant présentent moins de lift ; les parfums solides (dont le support est une cire) encore moins.

La sillage, un mot opportunément emprunté au vocabulaire des marins, désigne pour un parfum sa capacité à se diffuser, avec une certaine puissance et rémanence, autour de la personne qui le porte. Un parfum discret possède un faible sillage.

Le volume est la capacité d'un parfum à remplir un espace confiné, une pièce, à partir de la personne qui le porte. Un parfum possédant un bon sillage présentera selon toute vraisemblance un bon volume. Cependant, il existe des fragrances qui, sans avoir un sillage « de paquebot », font preuve d'un volume convainquant.


La substantivité
La substantivité est la capacité d'une composition parfumée à maintenir, après application, un seuil de perception olfactif significatif dans le temps.
Ce critère de substantivité se traduit souvent par la notion de tenue (ou de ténacité) d'un parfum, qui introduit cependant une nuance de puissance dans la persistance.
La tenue est un critère important dans les parfums commerciaux actuels : le consommateur se sentira quelque peu floué si l'odeur du produit, qu'il s'est procuré souvent au prix fort, disparaît au bout de 2 ou 3 heures après application.
Les « Eaux de Cologne » sont des produits qui traditionnellement ont une faible tenue. Cela est du, d'une part à leur faible concentration et d'autre part à l'utilisation de matières premières à faible persistance ( essences des citrus). Mais pour satisfaire la demande de ténacité de leur clientèle, les créateurs de parfum ont introduit des matières persistantes (et compatibles avec la forme « cologne ») dans la composition des Eaux de Cologne contemporaines : muscs blancs, hydroxycitronellal, oranger crystal... La Cologne de Thierry Mugler  en est une illustration. Voilà comment la conformation à un critère technico-commercial tend à modifier subtilement l'esthétique traditionnelle de la forme « Eau de Cologne ».


La linéarité
La linéarité désigne la capacité d'une composition à maintenir, une fois appliquée, sa forme olfactive dans le temps.
A vrai dire, la linéarité est plus un critère esthétique qu'un critère purement technique. La linéarité est-elle une qualité ou un défaut ? C'est finalement une question de goût. Une fragrance très linéaire pourra être jugé comme ennuyeuse par certains alors que d'autres apprécieront son caractère entier et fidèle. A l'inverse, une fragrance qui use de notes fusantes, de retournements de style dans son évolution pourra être qualifiée de déroutante ou de virtuose selon la sensibilité de chacun.


La stabilité
La stabilité est la capacité d'une composition à ne pas subir d'altérations endogènes ou exogènes, qui pourraient modifier sa forme olfactive ou son innocuité.
Il faut distinguer ce que l'on pourrait appeler la stabilité « in vivo » de la stabilité « in vitro ».

La stabilité « in vivo » désigne la capacité d'une parfum à ne pas subir d'altérations une fois appliqué sur la peau. Ces altérations peuvent provenir de l'oxygène de l'air (réaction d'oxydation), du rayonnement ultra-violet du soleil , ou des propriétés physico-chimiques de l'épiderme de l'utilisateur. Chacun a pu expérimenter qu'une composition n'a pas exactement la même forme sur mouillette en papier et appliquée sur sa propre peau. Certains même se désolent d'avoir un épiderme qui fait « tourner » les parfums ! Si les fabricants de parfums peuvent améliorer la stabilité d'une fragrance en ajoutant des conservateurs dans leurs produits (antioxydant, filtre UV), il leur est difficile de prendre en compte la chimie personnelle de l'épiderme de chacun (qui est elle-même changeante).

La stabilité « in vitro » est la capacité de la composition à ne pas subir d'altérations dans le temps alors qu'elle est conservée dans son flacon. Certaines de ces altérations peuvent être d'origine endogène et impacter la forme olfactives du produit. Des réactions chimiques peuvent se produire entre les matières utilisées dans la composition (comme la formation d'imines aromatiques issues de réactions entre molécules azotées et aldéhydes). C'est pour cela que la fabrication des parfums inclus des phases plus ou moins longues de maturation du concentré et de macération du produit alcoolique final avant la mise en flacon.
D'autres altérations sont dues à des facteurs extérieurs, oxydation, action de la chaleur ou de la lumière. Là encore, des ingrédients conservateurs limitent ces inconvénients, même si au final un parfum demeure une denrée périssable.


L'innocuité
L'innocuité est la faculté d'une composition à ne pas produire d'effets indésirables une fois appliquée sur la peau de l'utilisateur. Ces effets peuvent être une sensibilisation cutanée, des démangeaisons, des effets phototoxiques, des réactions allergiques ...
Les industriels du parfum ont fait de l'innocuité de leurs produits un critère primordial. L'auto-réglementation de la profession, par l'intermédiaire des directives de la désormais fameuse IFRA (International Fragrance Association), conduit au bannissement total ou partiel de nombreuses matières premières soupçonnées d'être plus ou moins incompatibles avec ce principe d'innocuité.
Ces principes de précaution, jugés comme exagérés par de nombreux observateurs, enflamment régulièrement les blogs et les forums de discussions sur les parfums. L'application des normes de l'IFRA entraîne la nécessité de reformuler régulièrement de nombreuses compositions classiques du marché. Au fur et à mesure de ces révisions, ces compositions changent peu ou prou de personnalité au grand dam des perfumistas qui crient à la défiguration du patrimoine parfumé. Ici aussi, un critère technique, apparemment de bon sens, a dans son application, un impact significatif dans l'esthétique des parfums. 

Illustration : Un laboratoire de parfumeur (source : www.cote.azur.fr)

8 commentaires:

  1. Article passionnant.

    Cologne de Thierry Mugler n'est pas une eau de cologne cela dit, mais une eau de toilette. Son nom fait plus référence au terme "Cologne" utilisé aux USA pour "Parfum" qu'à la concentration eau de cologne ;-)

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  2. Bonjour Le critique de parfum

    Le terme "Cologne" est ambivalent.
    Il désigne aussi bien une concentration qu'une forme olfactive, un accord ( essence d'agrumes, néroli...). La Cologne de Mugler est bien basée sur cet accord traditionnel, mais avec un travail sur les muscs. D'un point de vue concentration, c'est vrai que c'est une eau de toilette.

    En plus au USA, le sens est encore différent, comme vous le soulignez.

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  3. ciao Gnou,
    un article beau très intéressant et beaucoup de pour tous ceux-là comme nous qu'ils veulent comprendre de plus que parfums.
    toujours clair à expliquer ces idées de manière simple.
    toujours merci
    Roberto

    PS que tu dis nous faisons une leçon ensemble?
    :-)

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  4. Bonjour à tous , le blog redémarre en beauté,aurais-je le temps de placer mon commentaire? Le questionnement du parfum comme oeuvre d'art m'a toujours choqué et savoir d'où cette idée peut-elle bien venir représente pour moi un mystère.Si mr.Roudnitska dut prendre les armes pour défendre le parfum comme oeuvre d'art, cela donne à penser.Donc dans ce contexte de mise en question,formuler comme ici l'idée apparemment évidente : la thecnique au service de l'art, n'est ,hélas, pas de trop.À cet égard
    grand merci,mr Gnou,également pour le lien de la conférence de Montpellier.
    Ps :je ne suis plus le seul candidat à une rencontre du dimanche.

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  5. Bonjour Roberto

    Merci pour tes appréciations cher "professeur" !

    J'ai lu ton article sur les teintures et j'ai vu que tu parlais de nos échanges passés.

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  6. Bonjour Jean

    j'ai continué sur le thème de l'art et du parfum dans mon dernier billet, avec une approche juridique cette fois.

    Ce thème semble inépuisable.

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  7. BONJOUR
    JE SUIS NOUVEAU SUE CE BLOG SVP J'AI UN QUESTION SVP POUVEZ ME CLARIFIEZ LES CAUSES D'ALTERATIONS DES ODEURS OLFATIFS DE MA PARFUM DANS MA PARFUM DANS SON FLACON ET VOTRE CONSEILS SVP MEILLEURS SALUTATION

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