dimanche 19 juin 2011

Parfums naturels et parfums synthétiques : où se situe la frontière ?


J'ai récemment reçu un dossier de presse à propos d'une nouvelle (?) marque de parfums de niche nommée Undergreen. Dans un marché somme toute assez encombré, un nouvel acteur se doit d'avoir un positionnement fort et innovant. De ce point de vue, Undergreen a attiré mon attention sur certains points.
Déjà, la marque se positionne sur le parfum naturel (la marque est sous-titrée « Natural Perfume Designer »). Lorsque que l'on voit poindre le 100% naturel en parfumerie commerciale, on s'attend à être caressé dans le sens du poil de l'écolo-baba-bobo qui sommeille en nous. Et bien avec Undergreen, pas tout à fait ! La marque fustige les parfums 100% végétaux qui, dit-elle, ressemblent plus à des préparations d'aromathérapie qu'à des fragrances chics et modernes conformes aux goûts contemporains. Undergreen se veut high-tech, « imposteur du synthétique », et son propos est de créer des fragrances ayant les « qualités » du synthétique avec des matières naturelles. Finalement, c'est la démarche inverse de la parfumerie industrielle actuelle qui s'évertue à proposer des senteurs qui évoquent la nature avec le renfort de matières artificielles.

Undergreen met en avant le concept plutôt curieux de Chimie Naturelle (ils ont déposé le nom apparemment). Ce concept sonne comme un oxymore : si c'est chimique, c'est que ce n'est pas trop naturel, non ? Dans un sens commun le terme chimique est connoté négativement : le « chimique » est toujours une peu suspect, pas sain, voire dangereux. Le savoureux canular du monoxyde de dihydrogène (DHMO) montre comme il est aisé de monter un discours alarmiste en désignant une substance commune (en l'occurrence l'eau) par un terme chimique inhabituel.
Donc les esprits scientifiques se rappelleront que tout ce qui est matière est par définition chimique, naturel ou pas. Si la rose exhale son merveilleux parfum, c'est que le rosier est en quelque sorte un réacteur biochimique qui synthétise à partir des gaz et des minéraux de son environnement toute une série de molécules odorantes qui s'expriment dans sa fleur. Essayons donc de faire le tri entre naturel et synthétique dans le domaine de la parfumerie.

Basons nous sur des conventions simples :
  • Un produit naturel est un produit qui préexiste dans la nature sans l'intervention de l'homme.
  • Un produit artificiel est un produit qui est créé par l'homme et qui ne préexiste pas dans la nature.
  • Un produit synthétique (en parlant de synthèse chimique) est un produit issue de réactions chimiques permettant de générer un corps chimique final à partir de composés intermédiaires.

Le naturel.

Les matières naturelles de la parfumerie sont donc extraites directement de la nature, il s'agit des huiles essentielles, des absolues, des résinoïdes tirés d'espèces végétales et plus rarement animales. Mais il faut noter que pour extraire ces différentes substances, il faut utiliser des technologies qui sont des inventions humaines, donc correspondent à un procédé artificiel. Ces technologie peuvent être simples et anciennes, comme l'expression mécanique de l'essence des agrumes ou l'enfleurage à la graisse animale. Cependant les évolutions technologiques rendent les techniques d'extractions de plus en plus perfectionnées : extraction au CO2 supercritique, distillation fractionnée, distillation moléculaire. Toute ces techniques permettent de façonner l'extrait naturel pour le rendre toujours plus performant pour son utilisation en parfumerie : les facettes olfactives indésirables sont gommées, les molécules posant des problèmes d'innocuité sont éliminées, le produit est rendu incolore.
Même si l'on peut encore parler d'extraits naturels, les procédés utilisés sont de plus en plus sophistiqués : par exemple Lysilang Coeur de la maison Robertet est « fabriqué » à partir d'huile essentielle d'ylang-ylang III qui subit une nouvelle distillation fractionnée ; certaines fractions de cette distillation sont éliminées et les autres sont ré-assemblées pour obtenir le produit final.
Il ne faut pas croire que les matières premières naturelles de la parfumerie sont figées depuis des années et que seules les recherches en chimie organique sont susceptibles d'apporter de nouveaux matériaux. Au contraire, l'innovation est très présente dans le domaine des matières naturelles.


Le synthétique.

Les matières synthétiques de la parfumerie sont fabriquée par l'homme par des procédés de réactions chimiques. Contrairement aux matières naturelles qui sont des complexes composés de nombreuses molécules odorantes, les matières synthétiques reposent généralement sur une seule molécule, plus ou moins purifiée. Dans ce domaine il est possible de distinguer :
  • Les matières synthétiques artificielles : il s'agit de molécules inventées et créées par les chercheurs en chimie, elles n'existent pas dans la nature. C'est le cas par exemple de l'éthylvanilline (dans Shalimar de Guerlain), de l'hydroxycitronellal (dans Diorissimo de Christian Dior), du Galaxolide (dans Le Male de Jean-Paul Gaultier). Ce type de matière artificielle est emblématique de la parfumerie dites « moderne » qui s'est développée depuis la fin du 19ème siècle.
  • Les matières synthétiques identiques à la nature : il s'agit de molécules qui existent dans la nature que l'on reproduit à l'identique par synthèse chimique. Dans certains cas, la synthèse permet de disposer de molécules qui serait quasi-impossible d'extraire à partir de la nature, car elles y existent en trop petite quantité : il s'agit par exemple de l'Hedione (dans First de Van Cleef & Arpels) qui est présente dans le jasmin, ou du gamma-undecalactone (dans Mistsouko de Guerlain) présente dans l'absolue d'osmanthus. Dans d'autres cas, la synthèse reproduit des molécules qu'il est possible d'isoler d'espèces végétales ; la même molécule existe donc sur le marché en version « isolat naturel » ou « synthétique ».


Mais il existe une autre voie que la synthèse chimique traditionnelle pour produire industriellement des molécules odorantes pouvant être utilisées en parfumerie ; il s'agit des procédés biotechnologiques. Ces procédés reposent sur des fermentations, des réactions enzymatiques ou des cultures de cellules végétales in vitro. Les procédés biotechnologiques se sont développés pour produire des molécules destinées aux arômes alimentaires plutôt qu'aux parfums. Par exemple, la vanilline peut être produite à partir de pulpes de betterave, sous-produit de l'industrie sucrière, que l'on soumet à l'action bio-chimique contrôlée de certaines variétés de moisissures (champignons filamenteux). Assez curieusement, les méthodes de production biotechnologiques peuvent être considérées comme des méthodes « naturelles », contrairement à la synthèse chimique classique. Cela permet aux industriels de l'agro-alimentaire qui utilisent des arômes issus de cette filière, de pouvoir étiqueter leurs produits « arôme naturel », ce qui a toujours un effet rassurant pour le consommateur. Cela explique l'importance de ces molécules pour l'industrie des arômes, mais ces mêmes molécules pourraient être utilisées par des parfums voulant s'étiqueter naturels.

En retenant, le terme « matières premières naturelles » dans son acceptation la plus large, la palette du parfumeur naturel contemporain comprendrait :
  • Les extraits naturels « traditionnels » : huiles essentielles, absolues, extraits CO2...
  • Les spécialités naturelles des industriels des matières premières : fractions de distillation, fractions ré-assemblées, co-distillation, co-extraction...
  • Les molécules en isolat naturel ;
  • Les molécules et spécialités issues des procédés biotechnologiques considérés comme naturels.

Une palette qui pourrait s'avérer tout à fait opérationnelle, même s'il manquerait sans doute les muscs qui sont principalement artificiels.


Après la parfumerie moderne, caractérisée par son caractère industriel et son recours à la chimie de synthèse, allons-nous vers un parfumerie post-moderne, faisant un retour vers le naturel, mais un naturel dopé par de nouvelles technologies et procédés ?

Illustration : Atelier de production d'huile essentielle , source www.tournaire-equipement.com

12 commentaires:

  1. Bravo Le Gnou, bon sujet, bien traité, bonne conclusion !

    Par contre, venant de perdre mon long commentaire. dans un "Nous n'avons pas été en mesure de traiter votre demande." juste à la validation. (et ce n'est pas la première fois)

    Je ne peux m'empêcher de dire "Bogspot" je te hais !!! *colère*

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  2. Bon, on dirait que les commentaires (trop) longs ne passent pas sur blogspot, je vais donc dire ce que j'avais à dire sur mon propre blog... (Sans vouloir me faire de pub -d'ailleurs seuls les plus intéressés trouveront l'adresse je ne l'indique pas- mais ici le commentaire ne passe vraiment pas :s)

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  3. Juste une dernière petite chose encore, en lien direct avec l'article ci-dessus.

    Le Gnou ou quelqu'un d'autre a-t-il déjà senti les parfums Undergreen ?
    Pour ma part je serais curieux de les sentir.

    Je pense que chez Honoré des près, les matières premières venant de chez Robertet, il y a déjà pas mal de fractions voire d'isolats mais ça restait sans doute une quantité minoritaire .

    Chez Undergreen en revanche ça semble être la règle mais la qualité est-elle au rendez-vous pour leur donner un peu de légitimité dans l'alimentation de cette fausse rumeur ? Celle qui veut qu'on ne puisse pas faire du 100% naturel de qualité sans isolats, sans accepter une odeur de médicament aux huiles essentielles...

    Effectivement pour le moment l'offre est très confidentielle, pour le grand public je dirais même qu'excepté une petite partie de l'Artisan Parfumeur et d'Honoré des près, il n'y a même pratiquement rien de très satisfaisant en 100% naturel. De là à dire que c'est impossible, non ! Ca se développe lentement, un peu de patience, si les utilisateurs de parfums le souhaitent réellement ça viendra ! Y compris pour les raisons évoquées ci-dessus, les procédés se modernisent, le choix en matières premières naturelles se développe à nouveau, peu à peu.

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  4. Bonjour Nezherbe,

    Désolé pour tes ennuis avec Blogspot !

    Pour répondre à la question, je n'ai pas senti les deux produits de chez Undergreen, mais il est possible de demander un échantillon sur leur site, je vais le faire.

    Tu évoques Honoré des Prés et l'Artisan parfumeur (Eau de Jatamansi et Côte d'Amour) ; il faut rappeler que ces fragrances sont non seulement naturelles mais également certifiées "Bio". Les Undergreen ne sont pas certifiés Bio, juste naturels. La certification Bio réduit considérablement la palette naturelle, par exemple toutes les absolues extraites avec des solvants issus de la pétrochimie (même si le solvant est éliminé dans le produit final)

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  5. Dans ce cas j'espère en avoir des nouvelles quand tu les auras senti.

    Effectivement, le côté "bio" j'y ai pensé en écrivant mon commentaire concernant les naturels de l'Artisan Parfumeur qui semblent en fait certifiés bio mais par paresse j'avais omis ce détail et en plus je garde un doute à ce sujet car je n'ai vu nulle part que ce soit affiché clairement et je fini par me demander si ces messieurs du marketing en parfumerie n'appellent pas un peu trop hâtivement "Bio" tout parfum 100% naturel.
    (En plus je ne suis pas certain de pouvoir classer ces deux parfums dans la catégorie des réussites du naturel... les Honoré des Prés m'ont plus convaincu)

    Par contre concernant Honoré, il semble clairement qu'une certaine confusion soit entretenue alors que ce n'est pas vraiment bio. "naturel certifié Ecocert" ne veut pas dire bio car Ecocert certifie divers cahiers des charges, pas uniquement le cahier des charges de l'agriculture biologique.
    Même le lien dit "naturel sans chimie" et sur la page ils annoncent sans produits de synthèse, nulle référence au bio :
    http://www.honoredespres.com/blog/fr/naturel-sans-chimie

    Je développais ça en préambule de mon article les concernant d'ailleurs, à croire que tu ne me lis pas vilain Gnou ! :p)

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  6. Ha oui, j'avais du te lire trop distraitement, et effectivement Honoré n'est pas bio ; je suis tombé dans le panneau de la "confusion entretenue".

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  7. Ciao Gnou,
    excellent post, perfect, very clear..nice reading for any person who love perfumery and raw materials.
    just a hint on biotechnology vs chemistry differences: the 1st is more green than the 2nd in terms of wastes. Biotech reactions use often water as solvent (can be reused easily in teh process) and enzymes as catalysts (they grow during reactions and can either be reused) and runs at 35-40°C (a more "natural" way of making molecules) instead the 2nd that use often harmuful solvents and chemical catalysts that can be very dangerous, and very high or very low temperatures.
    with biotech is possible to produce products that with chemistry is hard or impossible to obtain or, only with very "exotic" reagents and solvents.
    biotech is lenghty respect chemistry and this is a point when company has to choose, if possible, between the technologies in terms of economies that give rise to the final price of the aroma/perfume material.
    ciao

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  8. Ciao Roberto,

    Merci pour ces précisions techniques à propos des procédés biotechnologiques, qui effectivement sont moins "agressifs" sur l'environnement.

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  9. si c'est chimique, c'est que ce n'est pas trop naturel, non ?

    Si cela est chimique c'est qu'il y a de la chimie...il y a de la chimie dans la nature

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  10. décidément même un article bien rédigé, bien illustré ne parvient pas à boût des pré-conçus et des lieux communs... avant de s'intéresser au parfum, je pense que le plus important est d'apprendre correctement la langue française. La chimie : est une science de la nature. donc... je ne comprend qu'après la lecture d'un tel post des lecteurs comme Nezzen ose encore écrire ce qu'ils ont écrit! tout est chimie, tout est physique, il ne tient qu'à qualifier le domaine d'intervention pour savoir ce qui est artificiel, synthétique ou naturel. Encore bravo pour ce très bon blog, et excellent article... malgré cela des apothicaires amateurs et des herboriste bobo continueront toujours à émettre des théories fumeuses

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  11. on peut préciser que les molecules biotechnologiques peuvent ètre faites par des micro-organismes genetiquement modifiès et brevetés. En plus les informations sur la matière premiere d'origine sont cachèes. quand j'ai demandé a mes fournisseurs a Grasse qui les produisent, ils ont tout simplement invoqué le secret du brevet.
    Ces molécules peuvent meme ne pas exister dans la nature mais Ecocert les considère naturelles et biologiques.

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  12. bonjour et merci
    je ne suis pas du secteur et je comprends enfin la difference entre le naturel et le synthetique.

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