mardi 27 juillet 2010

Une matière : l'alcool phényl éthylique


Ce liquide incolore d'aspect huileux est une matière quasi incontournable lorsque le parfumeur s'attaque au registre floral.
Quel en est donc le profil olfactif ?
  • Descripteurs conventionnels : floral, rose, rose fanée, jacinthe, nuance de miel et de brioche, doux.
  • Descripteurs personnels : dans un premier temps, l'alcool phényl éthylique m'évoque la rose séchée de pot-pourri, avec sa facette verte ; mais sa dimension miellée apporte de l'onctuosité, un aspect de nectar de fleur.

L'alcool phényl éthylique (ou PEA pour Phenyl-Ethyl Alcohol), c'est avant tout la rose. Et pour cause, il s'agit du principal constituant de l'absolu de rose de Damas (entre 45% et 70%) obtenu par extraction aux solvants ; en revanche il y en a beaucoup moins dans l'essence de rose extraite par distillation à la vapeur (autour de 1%).
En dehors de la rose, le PEA se retrouve dans l'absolu de fleur de champaca ( autour de 25%), et en moindre proportion dans les absolus de fleur d'oranger, de jasmin sambac, de narcisse.

Synthétisé en 1903, le PEA est d'un usage presque universel lorsqu'il s'agit pour le parfumeur de reconstituer le parfum de plusieurs types de fleurs. Lilas, jacinthe, pivoine, œillet, fleur d'oranger, jasmin, champaca, pois de senteur, narcisse, gardénia ... la liste des reconstitutions florales pouvant avoir recours, à titre principal ou complémentaire, à l'alcool phényl éthylique est conséquente.

L'alcool phényl éthylique a également son importance dans les arômes alimentaires ; et dans ce domaine, cette molécule se retrouve là où on ne l'attendait pas forcément. En effet, des analyses par spectrométrie de masse ont montré une présence non négligeable d'alcool phényl éthylique dans les fromages à pâte molle et à croute lavée que sont le Livarot, le Maroilles, l'Epoisses et le Langres. Avouez qu'il est quand même cocasse de constater que le parfum suave de la rose et l'arôme puissant de ces « fromages qui puent » partagent cette même molécule aromatique !

J'ai également appris à mes dépends que l'alcool phényl éthylique pur est un redoutable dissolvant. Par inadvertance, j'avais laissé tomber une goutte de cette substance sur le coque de mon ordinateur. Et bien la vilaine goutte y a laissé une tache indélébile pour la simple raison que la substance a commencé à dissoudre superficiellement le plastique de la coque de l'ordinateur ! Mais je vous rassure, l'alcool phényl éthylique n'a pas le même effet sur la peau, ouf !


Illustrations : 
En haut, un petit Livarot dont l'alcool phényl éthylique participe à l'arôme (source Wikipédia)
En bas, l'effet d'une goutte de PEA sur mon ordinateur, la tâche noire au centre est consécutive à une dissolution superficielle du plastique !

jeudi 1 juillet 2010

Lavande et rose



Allez parler de bois de oud, de mousse de chêne ou de graines d'ambrette à un béotien du parfum : cela ne lui évoquera sans doute rien du tout. En revanche, la lavande et la rose, cela parle à tout le monde. Des stars populaires de la parfumerie ces deux-là.
Des stars de la parfumerie fine certes, mais aussi de la parfumerie fonctionnelle : désodorisants en aérosol, savonnettes de supérette, papier toilette, adoucissants pour le linge, la rose et la lavande sont omniprésentes ; au risque parfois de perdre leurs lettres de noblesse.

En matière de parfumerie fine, les codes occidentaux leur ont réservé des genres différents : la rose est féminine alors que la lavande est masculine, bien que l'on trouvera facilement des contre-exemples.

Malgré ces genres différents, j'avais envie d'associer ces deux senteurs dans une fragrance simple et sans fioriture : de la lavande et de la rose, point. L'inspiration vient d'une certaine tradition de la cosmétique anglaise. La vénérable maison londonienne Yardley , fondée en 1770 et détentrice du Royal Warrant, commercialise toujours une eau de toilette et une ligne de produits de toilette estampillés « Rose & Lavender ».

Passons à la formule :

Lavande vraie HE : 6

Lavandin super HE : 3

Acétate de géranyle : 3

Alcool phényléthylique : 3

Géranium bourbon HE : 3

Dorinia SAE : 10

Lyral : 4

Methylionone : 2

Iso E super : 8

Galaxolide @50% : 10


  • La lavande :
Les huiles essentielles de lavande et de lavandin sont utilisées, jusque là c'est lisible !
L'acétate de géranyle sert d' « agent de liaison » entre la lavande et la rose ; en effet cette molécule possède aussi bien un caractère rosée que lavandulée.

  • La rose :
Je ne me suis pas trop compliqué la tâche en utilisant une dose massive de Dorinia SAE, une base rose de Firmenich. Je trouve que cette base possède une nuance de feuille verte assez marquée, elle rend une ambiance « roseraie » , la plante entière avec ses feuilles plutôt que la fleur seule.
Je l'ai complété avec de l'alcool phényléthylique (rose miellée) et du géranium bourbon.
Le méthylionone (qui a un caractère violette / iris) est là pour apporter une légère dimension poudrée, classique avec la rose.
Le Lyral est également une matière au caractère floral, qui joue dans le domaine des fleurs « vertes », tilleul ou muguet. Il n'est donc pas dans la famille de la rose, mais je suppose qu'il apporte un peu de légèreté et de complexité dans la dimension florale de la fragrance.

  • Et en complément :
L'iso E super, matière assez passe-partout, dans le rôle du « bois transparent », pour structurer l'édifice.
Le galaxolide, un musc propre, avec sa nuance fruitée de mûre, compatible avec une rose proprette.

  • La fragrance
Elle est simple et directe, la lavande apporte son aspect agreste et frais en tête, la rose reste fraiche et parées de verdure, l'ensemble est propre, voire savonneux (difficile d'éviter l'écueil « fonctionnel » ). Une eau de toilette prise au pied de la lettre, tant le parfum évoque une ambiance de salle de bain, huile de bain à la rose et serviette à la lavande, le confort des choses simples en somme !
Une question demeure : féminin ou masculin ? Pour ma part, je dirai féminin, bien que la lavande associée à des notes rosées un peu vertes (géranium) soit un accord classique de la fougère virile de salon de barbier. Ou alors unisexe ?

Illustration : Pochette de l'album « Power, corruption & lies » de New Order (Virgin 1983), reproduisant elle-même une toile d' Henri Fantin-Latour.