samedi 4 septembre 2010

L'élégance du parfum


Il y a quelques semaines, la vénérable maison Chanel a lancé sur le marché sa nouvelle eau de toilette pour homme, baptisée Bleu. Comme pour chaque lancement d'une marque phare de la parfumerie, Bleu a fait l'objet de nombreux commentaires de la part de la communauté d'amateurs de parfums qui s'expriment en ligne sur les forums et les blogs spécialisés. Et il faut bien constater que Bleu a reçu, à ce niveau, un accueil ... plus que réservé !
Banal, lisse, oubliable, ennuyeux, commercial, insipide, déodorant, mousse à raser, sent-bon pour le bureau, supermarket after shave ; voilà un petit échantillon des qualificatifs utilisés par les internautes lorsqu'ils discutent de Bleu de Chanel.
Non, Bleu ne sent pas mauvais et il va certainement bien se vendre ; le reproche qui lui est fait est en définitive un manque d'élégance. Un produit Chanel inélégant, voilà qui est fâcheux !

Mais qu'est-ce que l'élégance pour un parfum ; en quoi une fragrance est-elle élégante ou non ?


En dehors du domaine du parfum, que recouvre exactement cette notion d'élégance ?
  • Tout d'abord, l'élégance fait référence à des critères esthétiques, de formes, de dessin, de ligne, en particulier dans le domaine vestimentaire, mais aussi du design ou de l'architecture. Ce qui est élégant est agréable à l'œil (et à l'esprit qui en est le prolongement), sans pour autant se réclamer d'une démarche artistique pure et dure.
  • Ensuite, l'élégance désigne une qualité sociale, une manière d'être dans son rapport aux autres. Dans cet aspect, il y a l'élégance corporelle (le maintien, l'allure, l'aisance) mais aussi l'élégance du comportement en société (diplomatie, conversation, politesse).
  • Enfin, l'élégance s'applique aussi au domaine de l'esprit pratique et de l'intelligence rationnelle. Un problème peut être traité de manière plus ou moins élégante, que ce soit un exercice de mathématique, un raisonnement philosophique, ou la réparation d'une chaudière !

Est-il possible de définir des critères d'élégance pour un parfum ? Existe-t-il dans l'absolu des odeurs porteuses d'élégances et d'autres qui ne le sont pas ? Je pense que c'est avant tout une question de culture, de conventions sociales.
Je vais prendre comme exemple une comparaison entre la tubéreuse et le pin. J'aurai tendance à dire , comme beaucoup sans doute, que la tubéreuse est plus élégante que le pin. En effet, la note pin, même si elle est utilisée en parfumerie fine, est plutôt associée à la parfumerie fonctionnelle, aux produits ménagers et aux désodorisants pour toilette, des domaines difficiles à associer à l'idée d'élégance. En revanche la tubéreuse est seulement utilisée en parfumerie fine, et de plus dans des compositions féminines souvent capiteuses, des parfums de soirée, donc elle sera plus volontiers assimilée à l'univers de l'élégance. Ceci dit, une fragrance basée sur la tubéreuse peut être pitoyable, alors qu'une autre construite autour du pin peut être sublime, le talent du parfumeur est toujours dans la balance.
Donc un parfum qui se rapproche trop des senteurs fonctionnelles perd pour de nombreuses personnes du capital d'élégance. Le problème, c'est qu'à mesure que la palette de la parfumerie fonctionnelle s'agrandit, la palette de la parfumerie « élégante » joue les peaux de chagrin.
Les notes gourmandes, alimentaires et sucrées, sont un autre type de notes qui a du mal à gagner ses lettres de noblesses en matière d'élégance auprès des perfumistas. Peut-être parce que le sirupeux est considéré comme un effet facile, qui s'adresse à la réminiscence de nos goûts enfantins pour les sucreries, et non à nos goûts construits par notre culture d'adulte. Mais pourquoi la pêche d'un chypre classique sera-telle jugé élégante alors que la framboise d'un parfum girly ne le sera pas ? Il faut avouer qu'il y a surement beaucoup de subjectivité dans ce genre de considérations.


Mais le caractère élégant ou non d'un parfum ne tient pas uniquement à sa nature intrinsèque, mais aussi du contexte dans lequel il se présente.

Dans cette optique, l'amateur de parfum risque de juger inélégant un parfum qui s'inspire trop ouvertement d'une autre création. La marque qui propose le parfum pourra être critiquer pour son manque de créativité (inélégance esthétique), son manque d'idée (inélégance d'esprit) et parfois la volonté de profiter du succès d'autrui (inélégance du comportement). Bien évidemment, la copie ou le plagiat sont le comble de l'inélégance.

Les perfumistas ont en commun avec les amateurs de berlines allemandes le fait d'être sensibles et attentifs à la qualité perçue des matériaux. Si l'amateur de parfum perçoit une pauvreté des matériaux utilisés dans une composition, il soupçonne la marque de sacrifier l'esthétique sur l'autel de la rentabilité économique : un manque évident d'élégance de comportement ! Pour citer Balzac « L'effet la plus essentiel de l'élégance est de cacher les moyens. Tout ce qui révèle une économie est inélégant ».
Bien sûr, l'adresse et le savoir-faire du parfumeur peuvent lui permettre de composer une fragrance qui sent « riche » alors qu'elle est composée de matières bon marché, mais on est alors dans le domaine de l'élégance de la technique, de l'esprit pratique.


Illustration : Indgrid Schram et Gaspard Ulliel dans le film publicitaire pour Bleu de Chanel.

5 commentaires:

  1. Remarquable analyse de la notion d'"élégance" cher Gnou! Ses tenants et aboutissants ont été admirablement disséqués, sous ta plume.
    Je n'ai pas encore senti "Bleu", mais j'aimerais très vite me faire une opinion sur ce qui chez les perfumistas, est considéré comme inélégant...
    "Bleu" de Chanel flirterait-il avec la vulgarité? S'il est pertinent d' opposer "élégance" et "vulgarité"...? gloups? En tout cas en matière de "mode vestimentaire" voire de haute couture, very Vogue, la frontière ne m'apparait pas toujours évidente...

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  2. Bonjour Jeeks,

    Pour revenir sur Bleu, je n'irai pas jusqu'à dire qu'il est vulgaire. Je me souviens que tu avais évoqué sur ton blog ta nostalgie à propos de Drakkar Noir. De ce fait, Bleu pourrai d'une certaine façon te plaire ! En effet, les notes d'ouverture de Bleu me semblent très inspirées du style "nouvelle fraicheur masculine des années 80". Je trouve une forte ressemblance entre les notes de tête de Bleu et de Cool Water (Davidoff 1988), autre représentant emblématique de ce style avec Drakkar Noir. Ce qui est dommage, c'est que Chanel nous ressorte ce type d'accord avec plus de 20 ans de retard. Absence de créativité et volonté de conforter un certain conservatisme avec un accord familier depuis 20 ans (tout en basant la publicité sur la "rebelle attitude"), c'est ce qui manque d'élégance de mon point de vue.
    Les notes de fond sont peut-être plus actuelles, mais on retrouve ce magma boisé-ambré-moussé-cuiré pas désagréable mais sans grande personnalité. Ce n'est pas à l'intérieur du flacon que ce situe la vulgarité, mais dans le mercantilisme trop voyant de Chanel.
    Ceci dit, la sobriété du flacon de Bleu est très élégante. Ouf, la tradition Chanel est respectée à ce niveau !

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  3. Ah merci! Oui en effet, tes souvenirs sont exacts, je suis une inconditionnelle de Drakkar Noir (c'est affectif) mais celui-ci n'a hélas plus la même "aura" que par le passé(la "reformulation", encore elle!). En matière de Mode il n' y a rien de plus tendance que de reprendre du vintage qui a marché très fort jadis, et de le balancer sur le marché de la Vogue Attitude façon "sauce actuelle". On a bien vu ressurgir les pattes d'eph, ou les ballerines à la BB, la couleur moutarde, les chapeaux cloches...
    Peut-être que la maison Chanel a voulu respecter cette même tendance, ce même principe très hype, du succès déjà-vu, vintage et re-actualisé...je ne sais pas.
    J'ai hâte de le sentir et de me faire mon opinion à ce sujet!
    Enfin, pour l'heure je n'ai vu que la pub, et mis à part la plastique interessante de Gaspard H., le mini-film de Scorsese ne m'a inspiré que questionnements, et une certaine consternation... là aussi question de goût..

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  4. Oui, c'est vrai, la tendance du néo-vintage est présente dans la mode. Il y a aussi depuis longtemps un phénomène similaire dans la musique avec les reprises, les remix, les samples, et autres cover venus d'un passé plus ou moins lointain.
    Il y a sans doute aussi un peu de ça dans la parfumerie (par exemple, je trouve un coté néo-rétro à la série des Infusions de Prada). Comme dans toutes activités créatrices, on s'inspire toujours du passé pour avancer et finalement innover. Mais, contrairement à la mode, je ne pense pas que que ce soit très "hypé" en parfumerie, les marques n'utilisent pas (ou très peu) ce thème pour leur publicité. Et puis contrairement à la mode, il n'y a pas de saison commerciale pour le parfum, on peut s'acheter certains parfums créés dans les années 1920, 50 ou 80 en 2010. Le vintage fait partie de l'offre habituelle !

    Si les équipes de chez Chanel ressortent un accord type "Cool Water" avec Bleu, je soupçonne que ce n'est pas pour se la jouer "néo-rétro tendance" ou "hommage au années 80", mais parce que ce type d'accord cartonne commercialement depuis 20 ans en particulier en Amérique du nord !

    Pour ce qui est du spot de pub ; il y a trop d'ellipses dans le montage pour avoir une vraie narration, donc chacun comprend ce qu'il peut ou ce qu'il veut ! Sinon, j'aime bien le rendu bleu de la lumière et de l'image.

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  5. Je n'ai pas senti Bleu mais j'ai détesté la publicité : elle n'est pas élégante ...

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