dimanche 24 octobre 2010

Fleur d'oranger : un soliflore


En cette période de Toussaint, marquée par la grisaille et les frimas, la senteur apaisante de la fleur d'oranger, évocatrice du printemps dans les contrées au climat ensoleillé, ne fera pas de mal.

Et c'est parti pour un soliflore fleur d'oranger :

La formule :

Bigarade HE : 4
Petit grain bigarade HE : 4
Acétate de linalyle : 3
Acétate de géranyle : 2
Acétate de néryle : 1
Linalol : 6
Alpha terpinéol : 1
Alcool phenyléthylique : 3
Anthranilate de méthyle @20% : 8
Indole @5% : 3
Beta naphtyl methyl ketone (oranger crystals) @ 20% : 10
Undecanal (aldéhyde C-11 undecylic) @10% : 1
Aldéhyde amyl-cinnamique : 2
Musc cétone @10% : 8
Galaxolide @50% : 8

Les matières naturelles :
Huile essentielle de bigarade
Huile essentielle de petitgrain bigarade.

Ces deux essences sont issues du même arbre, le bigaradier (Citrus aurantium ) : l'essence de bigarade est obtenue par expression du zeste du fruit ; celle de petitgrain par distillation du feuillage.
Ce sont les fleurs de cet arbre qui donnent la matière « fleur d'oranger » du parfumeur, soit par distillation pour l'essence de Néroli, soit par extraction aux solvant pour l'absolue, soit encore par extraction au CO2 supercritique. Je n'ai pas utilisé ces matières tout bêtement parce que je n'en dispose pas, il faut dire qu'elle sont assez onéreuses.

Venant du même arbre, l'essence de bigarade et de petitgrain bigarade possèdent un air de famille avec la fameuse fleur ; il est donc intéressant de les mettre à contribution dans une composition « fleur d'oranger ». L'essence de bigarade a un profil odorant zesté, amer, légèrement fruité et celui de petitgrain est plus verte, également amer, un poil floral. Dans la composition, leur effet d'amertume permet d'éviter le coté « arôme alimentaire » que l'on peut avoir avec un soliflore « fleur d'oranger ».

L'accord « fleur d'oranger » de synthèse :
Acétate de linalyle
Acétate de géranyle
Acétate de néryle
Linalol
Alpha terpinéol
Alcool phenyléthylique
Anthranilate de méthyle
Indole

Je suis parti de résultats publiés d'analyses par spectrométrie ou chromatographie des molécules qui composent l'absolue de fleur d'oranger et l'essence de Néroli. J'en ai ensuite recomposé, de façon toutefois partielle et approximative, un ersatz à partir de molécules de synthèse.
Les molécules qui caractérisent la composition des extraits de fleur d'oranger par leur proportion sont le linalol et l'acétate de linalyle ; le cumul de ces deux matières représentent souvent plus de 50% de l'extrait.
Le linalol est une molécule extrêmement courante dans les extraits naturels de toutes sortes d'espèces végétales parfumées. On la retrouve en proportions importantes dans les essences de lavande, de bois de rose, de graines de coriandre, de bergamote, etc... Son profil olfactif n'est guère affriolant : c'est floral, une peu vert avec un effet frais, un genre de muguet chimique. Cette matière est comme une espèce de « page blanche » olfactive, qu'il convient de compléter par d'autres matières pour obtenir l'impression voulue.
L'acétate de linalyle a la senteur caractéristique de l'arôme « bergamote » tel qu'on le connaît dans le thé Earl Grey ou dans les bonbons « bergamotes de Nancy ».
Toutefois, la combinaison de ces deux matières ne permettent pas de reconstituer la senteur caractéristique de la fleur d'oranger, tout au plus on obtiendra un pauvre succédané d'essence de bergamote.

Les molécules qui participe activement à la coloration olfactive « fleur d'oranger », même si elles apparaissent en plus faibles pourcentages dans les analyses d' absolues de fleur d'oranger, sont l'anthranilate de méthyle et l'indole.
Un article détaillé sur l'anthranilate de méthyle se trouve sur cette page.
L'indole fait parti des ingrédients plutôt « puants » de la palette du parfumeur. Il évoquera soit des odeurs d'excréments soit des effluves de raffinerie ; il est donc idéal pour les concours de grimaces ! Et pourtant, l'indole est responsable de la facette animale qui fait la personnalité de plusieurs fleurs vedettes de la parfumerie : le jasmin, la narcisse, le champaca et bien sûr, la fleur d'oranger.

Les autres molécules utilisées dans cette reconstitution de fleur d'oranger ( acétate de géranyle,
 acétate de néryle, alpha terpineol, alcool phenyléthylique ), également présentes dans les extraits naturels, ne sont sans doute pas décisives mais apportent des nuances et de la complexité.

Les autres matières :
Beta naphtyl methyl ketone
Aldéhyde amyl-cinnamique
Aldéhyde C-11 undecylic
Musc cétone
Galaxolide

Les deux premières viennent renforcer la dimension florale.
Le beta napthyl methyl ketone (appelé aussi cétone D ou oranger crystals) vient directement participer à l'accord « fleur d'oranger ». Ce produit a en effet une senteur évoquant cette fleur avec une légère dimension poudrée, un peu héliotrope peut-être. Son principal avantage est d'être tenace et de prolonger l'effet fleur d'oranger en fond.
L'aldéhyde amyl cinnamique est également une matière à profil floral, souvent utilisée pour évoquer le jasmin, mais pas incompatible avec la fleur d'oranger.

l'aldéhyde C-11 undecylic fait partie de ces fameux aldéhydes aliphatiques responsables de la caractéristique « aldéhydés » de certaines compositions parfumés. Je l'ai utilisé essentiellement pour donner une connotation « parfumesque » à la composition et pour tenter d'éviter l'effet arôme alimentaire ou lait hydratant pour bébé qui sont des écueils possibles pour un soliflore « fleur d'oranger ». L'aldéhyde C-11 undecylic, derrière son impact gras et diffusif, possède une facette de zeste d'orange (dans lequel il est naturellement présent en très petite quantité) compatible avec le thème général de la fragrance.

J'ai complété la composition par deux muscs, le musc cétone au profil poudré et animal et le galaxolide , pour une touche proprette.

La fragrance :
C'est un soliflore, presque un simple accord déguisé en fragrance ; donc c'est assez linéaire et monolithique. Cependant on peut y déceler quelques nuances dans son évolution. Le départ comporte un peu l'amertume des matières naturelles utilisées, l'aldéhyde C-11 joue sa partition sans être envahissant. La coloration fleur d'oranger est bien présente et elle accompagne l'évolution de la composition passant d'un registre frais en tête à un registre musqué, poudré et un peu animal en fond.

Illustration : une fleur d'oranger (source : biolandes.com)

samedi 16 octobre 2010

Un peu de vocabulaire


« Notre langage ne vaut rien pour décrire le monde des odeurs » a écrit Patrick Süskind dans le roman Le Parfum.
Sans entrer dans le vocabulaire spécialisée de la parfumerie, je me suis intéressé ici uniquement aux noms communs de la langue française désignant un phénomène perceptible par le sens de l'odorat, soit en le disant plus simplement, une odeur.

Odeur
Ce nom désigne une perception objective par l'appareil olfactif, sans connotation particulière. Une odeur peut être bonne ou mauvaise, forte ou faible, passagère ou persistante.
« Avec mon rhume, je ne perçois plus aucune odeur »


Termes utilisés pour une connotation positive de « bonne odeur »

Senteur
Le terme senteur a une signification proche d'odeur, mais généralement utilisée avec une connotation positive. Une senteur est une odeur implicitement reconnue comme « bonne ».
« J'aime la senteur des sous-bois »

Parfum
Le mot parfum désigne une odeur agréable, reconnue comme plaisante, qu'elle soit simple ou complexe, naturelle ou artificielle.
« Le parfum de la rose »

Par extension, le terme parfum désigne bien sûr un produit élaboré, conçu pour diffuser une odeur plaisante.
« Jessica s'est acheté le dernier parfum de Thierry Mugler »

Le mot parfum se prête également aux sens figurés et métaphoriques, où il peut signifier une ambiance, une atmosphère, ou encore un souvenir, une réminiscence.
« Un parfum de fin de règne »

Fragrance
Le sens général est proche de parfum : une odeur plaisante. Fragrance est sans doute un crypto-anglicisme. Ce mot existe en français, mais fait partie originellement d'un langage littéraire assez désuet, il est qualifié de peu usité dans les dictionnaires des années 1930. Fragrance existe aussi en anglais, avec un sens similaire, et c'est certainement par contamination de la langue anglaise qu'il a été réintroduit dans un vocabulaire français plus courant. A l'heure actuelle, le terme fragrance désigne plutôt un produit odorant fabriqué, une création.
« Beauty, la dernière fragrance de Calvin Klein »

Les bonnes odeurs sortent souvent de la cuisine, c'est pourquoi certains termes appartiennent spécifiquement au vocabulaire de la gastronomie.

Arôme
Dans un sens classique, arôme peut se rapprocher de senteur. Mais dans un sens contemporain, il s'applique aux sensations gustatives, ou plus précisément rétro-olfactives. On parle donc d'arômes pour désigner les odeurs, naturelles ou artificielles, des aliments et des boissons. Les arômes peuvent se percevoir par olfaction normale (par le nez) et par rétro-olfaction (en arrière du palais) , les deux perceptions étant différentes.
Associés aux stimulations proprement gustatives (salé, sucré...), à des caractéristique physiques (température, consistance), les arômes participent à la saveur des aliments.
« Cette bière brune possède des arômes de réglisse, de caramel et de banane flambée »

Fumet
Désigne l'odeur agréable ou appétissante d'un plat, et plus spécifiquement d'une viande. Dans le vocabulaire de la chasse, ce sont les traces odorantes du gibier suivies par les chiens.
« Le fumet du ragout me met l'eau à la bouche »

Bouquet
C'est un terme spécifique aux vins. Le bouquet désigne le complexe aromatique que le vin développe en vieillissant. Pour un vin jeune, on parle simplement d'arômes.
« Ce Saint-Joseph 2007 présente un bouquet de cassis, de violette et de framboise »



Termes utilisés pour une connotation négative de « mauvaise odeur »

Puanteur
Ce terme désigne génériquement une odeur désagréable avec une connotation de forte intensité.
« Après une semaine de grève de éboueurs, la puanteur est insupportable »

Pestilence
C'est encore une odeur jugée désagréable, mais avec une connotation d'insalubrité.
« Quelques jours après le séisme, une pestilence a envahi les rues de Port-au-Prince »

Remugle
Une odeur désagréable, plus particulièrement de renfermé, de moisi.
« Il faut aérer pour chasser ce remugle »

Relent
Toujours une odeur négative avec une nuance de ténacité, de persistance. De façon plus spécialisée, ce terme désigne une odeur de viande avariée.
« Les couloirs de métro parisien ont des relents d'œufs pourris »

Fétidité
Une odeur désagréable, généralement liée à des matières organiques animales ou végétales. Ce terme s'utilise en particulier pour désigner la mauvaise odeur naturelle de certaines espèces végétales.
« Cette variété de champignon se caractérise par sa  fétidité »

Méphitisme
Si la fétidité est organique, le méphitisme (mot rare convenons-en) est une mauvaise odeur d'origine minérale et inorganique, avec souvent une dimension toxique. A noter que Méphitis est la déesse latine de l'air corrompu et des mauvaises odeurs.
« Le méphitisme de la Grotte du Chien à Royat »

Curieusement, le vocabulaire semble plus riche et nuancé pour désigner les mauvaises odeurs que les bonnes. Il faut peut-être rapprocher cela de l'une des fonctions ancestrales de l'odorat : détecter des dangers, qu'ils soient liés à un risque alimentaire ou à environnement insalubre.


Pour terminer, je me suis penché sur l'argot et le langage familier pour y chercher des équivalents à odeur.
Le vocabulaire argotique est riche en verbes exprimant l'émanation d'odeurs fortes ou désagréables : cocotter, chlinguer, fouetter, dauber, empester, coincer, plomber ... Mais curieusement, si l'embarras du choix existe pour les verbes, je n'ai pas trouvé de nom d'argot synonyme d'odeur, bonne ou mauvaise. Peut-être qu'un connaisseur en argot pourra m'éclairer ?

Illustration : source zigonet.com

samedi 9 octobre 2010

Des bêtes et un bois


Un fidèle lecteur de ce blog, Cédric, m'a fait parvenir quelques échantillons de matières premières naturelles rares, qui pourraient presque être qualifiées de légendaires.
Il va être question de deux matières animales, la pierre d'Afrique et le castoreum ; et d'un bois, l'oud.

La pierre d'Afrique
Parmi les bizarreries en ce qui concerne l'origine des matières premières de la parfumerie, la pierre d'Afrique (ou hyraceum) est sur les rangs pour recevoir une palme. On doit ce produit au daman des rochers, un petit mammifère social africain, vaguement semblable à une marmotte. En effet, les colonies de ce petit herbivore à l'aspect sympathique, ont la curieuse habitude d'utiliser des latrines. Tout les individus d'un même groupe vont faire leur besoins au même endroit. Au fils des siècles, leurs déjections se sont accumulées, solidifiées, formant des strates allant jusqu'à un mètre. C'est cette matière pétrifiée, vieille de plusieurs millénaires, qui est récolté pour constituer la pierre d'Afrique.

Testons cet échantillon d'absolue de pierre d'Afrique dilué à 10%.
C'est puissamment animal, fécal ! Ce sont les ménageries des cirques Pinder et Bouglione réunis qui vous passe sous le nez, les fauves, les éléphants, les ours, ils sont tous là, et ils ne sortent pas de la douche. Difficile d'évaluer des nuances dans cette matière, c'est du brutal !

Le castoreum
Quittons les rochers de la savane africaine pour rencontrer un animal beaucoup moins exotique. Il s'agit du castor, qui est quasiment un voisin, puisque certains, parait-il, vivent discrètement aux portes de Lyon. Le castoreum est une substance huileuse produite par des glandes abdominales de ce rongeur aquatique. Le castoreum permet au castor non seulement de marquer son territoire par sa puissante odeur, mais aussi d'imperméabiliser son pelage.

Examinons l'échantillon d'absolue de castoreum canadien dilué à 10%
Même si, au débouché du flacon, le castoreum reprend de manière moins brutale quelque aspects animaux de la pierre d'Afrique, son évolution est beaucoup plus nuancée. Je peux y sentir un cuir souple et chaud, du goudron de bois, de la fourrure et de la fumée, voire même une pointe d'huile d'olive « fruité noir ». Une matière très séduisante.


Le bois de oud
Bois l'aloès, bois d'agar, bois d'aigle, les termes ne manquent pas pour nommer ce que la parfumerie actuelle désigne généralement comme bois de oud. Dans un français plus ancien, on le nommait calambac, calambouc ou même calambour comme dans ces vers de Victor Hugo dans Ruy Blas :
« Bien. Vous allez partir de Madrid tout à l'heure,
Pour porter cette boîte en bois de calambour
à mon père, monsieur l'électeur de Neubourg ». 
Imaginez les titres de notre parfumerie alternative si cette dernière dénomination était restée : Al Calambour (L'Artisan Parfumeur), Arabian night Pure Calambour (by Killian), Calambour Royal (Armani privé), Midnight Calambour(Juliette Has a Gun) Calambour Intense (Comptoir Sud Pacifique). Cocasse !

Cette matière odorante est produite par des arbres des genres Aquilaria et Gyrinops qui croissent dans différents pays d'Asie du sud-est. C'est lorsque le bois de ces arbres est attaqué par certaines infections fongiques qu'il devient sombre, résineux et odorant. Ce sont ces portions de bois malade qui constituent le précieux bois de oud.

Examinons l'échantillon d'huile essentielle de bois de oud dilué à 10%
Je suis surpris par une physionomie plus animal que boisé au premier abord. C'est cuiré, vaguement fécal, peut-être légèrement ambré façon labdanum. Cet oud a vraiment sa propre personnalité, mais par certains aspects, il se rapproche assez des deux bestioles évoquées dans ce billet


Il est certain que l'odeur des trois matières décrites ici, si on les évalue selon nos critères de bon goût olfactif contemporain, serait rapidement qualifiées de désagréables, pour ne pas dire répugnantes. Ce sont pourtant des matières phares de l'histoire de la parfumerie, et leur pouvoir de fascination sur l'humanité n'est plus à démontrer. Toutes ces odeurs animales, fécales, phéromonales, de tanières, de peau de bêtes ont disparu de notre environnement quotidien ; et si elles tentent de s'y réintroduire, elles en sont vite chassées à coup de désodorisant. Toutefois, si l'on se place à l'échelle de l'histoire de l'humanité, il semble évident que ces odeurs accompagnent l'homme depuis la nuit des temps. Peut-être que ceci est encore gravé dans un recoin de notre cerveau ?

Illustration : Le bond du daman, le soir au fond de la savane
Remerciements à Cédric, parfumeur naturel amateur et herboriste.

samedi 2 octobre 2010

Une matière : le salicylate de benzyle


Eugène Schueller, chimiste de formation, fondateur du groupe l'Oréal , et yachtman (accessoirement le papa de Liliane) souffrait de coups de soleil lors de ses sorties en mer. Il eut alors l'idée de créer une huile pour le corps capable d'assurer une protection contre les rayons du soleil et de favoriser le bronzage : c'est ainsi que naquit l'Ambre Solaire en 1935. A l'époque, le principal composant cosmétique connu pour ses vertus de filtre solaire était le salicylate de benzyle, déjà utilisé à cet effet depuis 1923 dans des produits américains.
l'Ambre Solaire de Schueller comportait donc du salicylate de benzyle, dont l'odeur venait se superposer à un accord rose/jasmin, classique pour parfumer les produits cosmétiques. L'odeur emblématique des congés payés et des vacances à la mer était née, parée pour marquer la mémoire collective !

Des années plus tard, l'anecdote est fameuse, les chercheurs du groupe l'Oréal supprimaient le salicylate de benzyle de la composition de l'Ambre Solaire (aujourd'hui sous la marque Garnier ), le remplaçant par des substances beaucoup plus performantes en terme de protection contre les rayons ultra-violets ... et les ventes s'effondrèrent ! Les clients ne retrouvaient plus le parfum caractéristique de leur Ambre Solaire auquel, semble-t-il, ils étaient devenus accro.
Le salicylate de benzyle fut donc réintroduit dans la composition de l'Ambre Solaire, non plus comme filtre solaire, mais comme agent parfumant.


Alors, cela sent quoi le salicylate de benzyle ?

Descripteurs conventionnels : Floral, balsamique, sucré, gras, épicé

Descripteurs personnels : Odeur de plage, de crème solaire (et pour cause...), je lui trouve aussi un petit coté caramel au lait, sucré et balsamique.

L'odeur du salicylate de benzyle n'est pas très puissante (et certains y sont anosmiques), mais elle est remarquablement tenace, une mouillette de cette matière pure est odorante plus d'un mois.

Parmi les matières premières naturelles, le salicylate de benzyle se retrouve dans l'huile essentielle d'ylang ylang, les absolues de frangipanier (Plumeria alba), de tiaré (Gardenia taitensis) et d'œillet.

On comprendra aisément que cette matière est un composant incontournable lorsqu'il s'agit de former des senteurs de fleurs exotiques, évocatrices des iles des mers du sud.
Il est aussi utile pour apporter du relief, du gras et une certaine rondeur dans les bouquets floraux, mais aussi pour servir de liant entre des notes florales et des notes balsamiques. Bien sûr, lorsque la dose en est augmentée, c'est un effet dit « solaire », c'est à dire rappelant les produits du bronzage, qui est obtenu.


Dans l'histoire des parfums, il est courant d'associer une fragrance à succès à un ingrédient-clé et novateur : Chanel n°5 et les aldéhydes aliphatiques, Shalimar et l'ethyl-vanilline, Eau Sauvage et l'Hédione... Pour notre salicylate de benzyle, c'est indubitablement à l'Air de Temps de Nina Ricci qu'il faut se référer.
Lancé en 1948, l'Air du Temps et son bouquet d'œillet, de gardénia, de rose et de jasmin  ont accompagné les envies de gaité, de légèreté et de romantisme des jeunes femmes à la sortie des années de guerre. Ce n'est pas le premier parfum à avoir utilisé le salicylate de benzyle, par exemple Fleurs de Rocaille de Caron (1934) ou Je reviens de Worth (1932) l'avait fait avant lui, mais c'est sans doute le premier à l'avoir utilisé à haute dose (autour de 15%). Le salicylate de benzyle contribue à l'œillet, combiné à de l'eugénol, mais aussi au gardenia agissant avec de l'acétate de styrallyle, enfin il sert de liant au tout et fini par contribuer à donner sa personnalité à cette fragrance désormais mythique.

Dans leur ouvrage daté de 1994, Perfumery , practice and principles, R.R. Calkin et J.S. Jellinek font de l'Air du Temps le chef de file d'une famille de parfum à succès de la deuxième partie du vingtième siècle : les floraux-salycilates. Cette famille féminine est basée sur un bouquet floral, une touche boisée, des muscs et bien entendu une forte présence de salicylates (de benzyle, de cis 3 hexenyle et d'amyle). Anais Anais (Cacharel 1979), Fidji (Guy Laroche 1966), Chloé ( Chloé 1975), Charlie (Revlon 1973) et Paris (Yves Saint Laurent 1983) sont à rattacher à cette famille, qui n'est cependant pas reprise dans la classification du Comité Français du Parfum. 

Illustration : affiche publicitaire pour l'Ambre Solaire.