dimanche 2 octobre 2011

Notes de tête, de cœur et de fond. (Première partie).

Tout le monde connaît le principe : considèrant le déroulement olfactif d'une fragrance dans le temps, il est perçu des notes de tête durant les premières minutes, puis des notes de cœur pendant plusieurs heures, et enfin le parfum s'attarde sur des notes de fonds avant de s'évanouir. C'est la fameuse pyramide olfactive qui permet de se représenter une fragrance à travers un étagement de ces trois niveaux de notes olfactives.

Cette vision en triptyque est universellement utilisée pour assurer la description des parfums, par les marques pour communiquer avec les consommateurs ou par les amateurs de parfums dans leurs discussions sur les forums. Tête, cœur, fond, cela semble aller de soi ; mais il ne faut pas perdre de vue qu'il ne s'agit que d'une représentation conceptuelle de la réalité d'un parfum, il est vrai fort utile pour le raconter, et aussi pour le concevoir.

Le concept des notes de tête-cœur-fond est attribué au parfumeur Jean Carles, compositeur entre autres de Canoë de Dana, Schocking de Sciaparelli, ou Miss Dior de Christian Dior. Jean Carles est aussi connu pour son intérêt et son engagement dans la transmission des savoirs et des techniques de la création de parfum. Il a fondé et dirigé l'école de parfumerie Roure, sans doute la première de l'histoire, à la fin des années 1940. Jean Carles a donc imaginé les concepts de notes de tête, de cœur et de fond dans un souci didactique, dans le cadre d'une méthode de création de parfum mise au point pour ses étudiants. A vrai dire, Carles parle bien de notes de tête et de fond, mais pas de note de cœur ; il utilise pour les désigner le terme de « modificateurs ». Il suggère ainsi, à juste titre, que ces notes de cœur, du fait de leur position intermédiaire, vont influencer, modifier, aussi bien le début que la fin du déroulement du parfum.

Comment s'explique cette évolution tête-cœur-fond ?

Une composition parfumée est un mélange de différents corps odorants, d'origine naturelle et synthétique, composés eux-même de molécules volatiles susceptibles d'être captées par notre appareil olfactif et d'être interprétées par notre cerveau. Les gouttelettes de parfum que l'on applique sur un support (la peau, une touche, un vêtement) constituent en quelque sorte un stock limité de substance volatile, qui va peu à peu émettre des molécules odorantes.
L'évolution tête-cœur-fond est liée au fait que les différentes molécules odorantes qui composent le parfum possèdent des vitesses d'évaporation différentes. Cela ne signifie pas qu'il y a une ordre pré-établi et structuré d'évaporation, d'abord les notes de tête, ensuite elles de cœur et enfin celles de fonds ; comme l'ordre des troupes dans un défilé militaire. En fait, tout s'évapore en même temps dans un joyeux désordre !

La phase de tête

Voici un petit schéma qui figure l'évaporation des notes odorantes d'un parfum ans l'air. Les notes de tête sont les « bulles » vertes, les notes de cœur sont en rose et celles de fond sont brunes. Les notes de tête sont les corps les plus volatiles, donc la fréquence de « décollage » des bulles vertes est plus importante que celle des bulle roses et brunes. L'une des conséquences de cela est qu'il y a beaucoup plus de bulles vertes dans l'air ambiant dans cette phase de tête, le système olfactif qui passe par là va percevoir essentiellement ces notes de tête. L'autre conséquence, c'est que le stock de bulle vertes, contenu dans les quelques gouttes de parfum appliqué, va s 'épuiser assez rapidement.
Il est à noter, que durant cette phase de tête, il y a autant (sinon plus) de notes de cœur et de fond dans l'air ambiant que dans la suite du déroulement du parfum. Mais ces notes sont plus ou moins masquées ou modifiées par la forte présence des notes de têtes, si bien que l'on peut souvent ne pas les identifier clairement.

La phase de cœur

Le stock de notes de tête présent dans le parfum appliqué est maintenant quasi épuisé, donc il n'y a plus que les notes de cœur et de fonds qui décollent et se diffusent dans l'air, le rendu olfactif du parfum change de physionomie.

La phase de fond

Le processus continue, les notes de cœur étant plus volatiles que les notes de fonds, leur stock s'épuise à son tour et seules les notes de fond se diffusent à l'attention des nez qui s'attardent.

Bien sûr, ces différentes phases n'existent que si le parfum est appliqué. Si l'on hume une fragrance au goulot du flacon, on en perçoit une image figée, proche de la phase de tête car le stock de « bulles » est alors constant.

Le déroulement d'un parfum dans le temps est donc un processus purement soustractif, il y a la totalité de la substance au début, puis petit à petit des aspects et des formes disparaissent, laissant d'autres notes se mettre en valeur puis s'évanouir à leur tour, allant immuablement vers une forme finale de plus en plus simple et ténue.

(article à suivre ...)

20 commentaires:

  1. Intéressant et instructif quand à notre façon de percevoir les parfums, au-delà de la pyramide théorique. Bien que la comparaison manque d'originalité, j'ai noté de nombreuses analogies entre le son et les parfums, en particulier ce même déroulement d'un phénomène physique dans le temps : une note tenue au piano, par exemple, et ses harmoniques, les plus aiguës s'évanouissant en premier, et les plus graves restant le plus longtemps audibles. Il y a également la résonance : une note (son ou molécule chimique) va augmenter l'amplitude d'un accord qui la contient déjà ! Ainsi, un soupçon de methyl-ionone va exalter le caractère violette de l'Iso E Super...

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  2. Toujours aussi fidèle à vos très articles très complets...
    Je vais être hors sujet mais je dois faire part de mon angoisse du moment... L'alcool à 90° que vous conseillez pour les compositions est désormais interdit en pharmacie... C'est donc la panique ! J'aimerais avoir votre réaction à ce sujet.

    Merci pour votre travail !

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  3. @ Anonyme : pareil, j'ai été pris de panique... mais pas longtemps. En fait, il suffit de faire plusieurs pharmacies, lesquelles ne vous vendront qu'un maximum de 250 ml d'alcool, voire plus si vous posez la question est qu'elles acceptent de jouer le jeu. Dans mon quartier où il y a cinq pharmacies très proches les unes des autres, j'ai collecté 2 litres en vingt minutes. En revanche, demandez toujours un produit pré-conditionné de marque (COOPER, par exemple), et surtout pas de l'alcool vendu au détail par le pharmacien, ou vous paierez ce dernier carrément deux fois plus cher ! Autre info : certaines pharmacies liquident leurs stocks pour ne plus recommander d'alcool ensuite, donc, il est peut-être prudent de se constituer une petite réserve, le temps que la situation s'éclaircisse.

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    1. Bonsoir à vous tous !
      En fait je viens de me lancer dans la fabrication de parfum...
      Et personnellement j'utilise des huiles essentielles.
      Donc je n'ai pas besoin d'alcool et je me sers d'une base neutre, c'est comme de " l'alcool de pharmacie " et on en trouve sur tout les sites qui vendent des huiles essentielles ! notamment sur: voshuiles.com ; naturalforme.fr ; et dans les coopératives bio !!!
      voilà j 'espère que ça vous aura aider !
      Merci beaucoup pour l'article car grâce à lui le mystère des parfums s'éclaircit !!! : )

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  4. Corvus Corax : Mais les stocks vont bien finir par s'épuiser... Que vais je devenir,,, j'avais justement composé un œillet qui faisait l'effet : "j'adore ton parfum, c'est quoi ?" et bien je suis à sec maintenant...
    Commander à l'étranger peut être ?

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  5. Corvus Corax :
    J' avais aussi pensé à l'analogie avec la musique, c'est assez naturel puisque la notion d'"accord" voire même de "note" en parfumerie me semble directement emprunté au domaine musical.

    Anonyme :
    Effectivement, il y a un souci avec l'alcool "de pharmacie". Ce n'est pas qu'il est interdit, mais il y a un litige entre les pharmaciens et les douanes en ce moment. Normalement, les pharmaciens ont le droit de vendre de l'alcool à 90° (non dénaturé) détaxé, en guise de désinfectant. En revanche si cet alcool sert à confectionner des liqueurs et autres boissons alcoolisées, il doit être fortement taxé. Certains pharmaciens, qui écoulaient des quantités importantes d'alcool, ont eu un redressement de taxes par les douanes, qui les soupçonnent de fournir des fabriquant de liqueurs "clandestins". On parle d'une officine en Haute Savoie a qui les douanes auraient réclamé autour de 100 000 euros de taxes !!! Les liqueurs artisanales à base de plante de montagne (génépi, gentiane,...) sont populaires dans ces régions.
    Du coup, les syndicats professionnels de pharmaciens ont recommandés à leur adhérents de suspendre la vente d'alcool à 90° non dénaturé en attendant un éclaircissement de la situation avec de l'administration des douanes.
    C'est sûr que la situation n'est guère réjouissante pour les quelques parfumeurs amateurs que nous sommes, il y a des craintes de pénurie.

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  6. C'est intéressant, j'attends la suite avec impatience ...

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  7. Salut tout le monde, d'un côté Jean Carles de l'autre l'alcool, le point commun c'est la volatilité,la parfumerie est un art volatile, l'art de la volatilité ?L'importance que Carles donne au fond du parfum ,dans son livre: leçons de parfumerie,le coeur n'étant qu'un modificateur, prête à réflexion , pour commencer en matière de terminologie.Au fait Mr. Gnou , qu'en-est-il de notre galette? Y aurait-il un moyen d'unir conceptuellement galette et pyramide ?
    Sur l'alcool : vous parlez d'alcool non dénaturé et je voudrais vous demander si les résultats en parfumerie sont les mêmes qu'avec l'alcool dénaturé.Pour ma part j'utilise l'alcool dénaturé.
    Merci Gnou, les dessins des bulles très suggestifs! à quand les parfums pétillants ??

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    1. Bonjour, savez vous où je peux me procurer le livre de Jean Carles? Car ça m'intéresserai vraiment de le lire mais je ne le trouve pas sur internet.
      Merci d'avance

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  8. Excellent article une fois encore mon cher Gnou, très didactique.
    Ce concept de tête, cœur et fond est un vaste sujet.
    Si on y inclue une discussion sur la portée et les limites de ce système de description c'est encore plus vaste.

    Pour ma part j'aime beaucoup l'idée des modificateurs de Jean Carles car finalement, la tête est généralement ce que l'on sent le plus clairement et intensément et le fond ce que l'on sent le plus durablement.Ce sont donc souvent les plus importantes, les notes de cœur n'étant qu'une sorte d'intermède qui se mari au reste pour prolonger un peu la tête en présentant et en enrichissant le fond.

    En même temps je trouve son idée d'autant plus intéressante qu'elle peut se retourner selon les parfums, selon l'idée et la perception qu'en a le créateur et son utilisateur.

    Je m'explique, pourquoi ne pas s'attacher plus au cœur en estimant que c'est ce qui caractérise le plus un parfum par sa place centrale dans la forme olfactive. En effet, dans la tête on sent déjà un peu les notes de cœur et on les sent encore une peu dans le fond !

    Bref, si l'on ajoute que l'on considère comme une bonne pratique d'écrire les formules dans l'ordre ou les notes seront perçues et qu'à quelques notes près qui sont vraiment au coude à coude on arrive généralement assez bien à savoir laquelle doit venir avant l'autre, on peut aussi se dire qu'en fait ce merveilleux outil de simplification est un peu trop simpliste. Un nez habitué et/ou sensible peut dans certaines formules discerner chaque note d'une composition (surtout dans le cas du nez qui travaille sur sa propre formule) et pourrait donc subdiviser la traditionnelle pyramide en 10 ou 20 tranches au lieu de 3.

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  9. (étant bavard j'ai fini par comprendre qu'il fallait scinder mes commentaires en morceaux pour que blogspot les accèpte)

    Autre chose moins générale, une remarque concernant le caractère "purement soustractif" du déroulement d'un parfum.
    A mon avis il est important de souligner que ce qui est vrai sur le plan physique ne l'est pas pour autant sur le plan olfactif. En effet, même si c'est rare on peut très bien avoir une note de tête qui masque tout, un accord de cœur à 3 notes et un fond complexe dans lequel 5 notes ou plus seront identifiables.
    De même, pour compliquer un peu et pimenter la vie du créateur de parfums, on peut avoir des effets de masquage, d'amplification, des illusions olfactives ou d'autres interaction "bizarres" incluant les fameuses dissonances que l'on cherche généralement à éviter (quelqu'un a dit "raisonnance", j'ai tendance à penser que c'est d'ailleurs un peu ce qui peut produire tout ces effets).

    Du coup, un seule note laisse parfois la place à un accord plus complexe et ou puissant qu'elle même, ce qui fait que ... soustractif oui mais ça n'a rien d'une pyramide inversée avec une pente constante, la forme peut s'évaser ou se rétrécir, prendre une surface plus lisse ou rugueuse ou même nous réserver d'autres surprises.
    Tout cela constitue à mon avis une grande partie de la diversité des parfums et des émotions que l'on peut expérimenter à les sentir.

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  10. @J Moreno : Il existe effectivement diverses qualités d'alcool. Les préférées de la parfumerie étant en principe assez pures en éthanol + eau pour avoir un minimum d'odeurs indésirables.
    Méthanol mais surtout propanol et isopropanol (voire autres ?) alcools susceptibles d'être présents dans l'alcool "dénaturé" sont eux même assez odorants (pas forcément bien agréables en plus) et donc assez perturbants dans un parfum, particulièrement pour les notes de têtes auxquelles ils se mélangent le plus du fait de leur haute volatilité.
    L'alcool "modifié" n'en parlons pas, dans la marque cité dans un commentaire précédent on trouve par exemple du camphre (forcément, dans un parfum, même si on en utilise parfois, ça ne tombe pas toujours bien) et de la tartrazine à la toxicité non négligeable (http://fr.wikipedia.org/wiki/Tartrazine).

    Donc en effet il y a un problème pour l'amateur avec cette situation ubuesque concernant l'alcool.
    Les douanes semblent avoir eu pour consigne de récupérer un maximum d'argent et les pharmaciens (comme tout le monde) n'ont pas trop envie de leur en donner... du coup, l'utilisateur de bonne foi qui faisait ses petits parfums dans son coin ou voulait simplement désinfecter ses plaies avec un alcool "non trafiqué" se trouve pris en otage et peut-être bientôt contraint de passer les frontières pour ramener illégalement le litre d'alcool dont il a pourtant un usage parfaitement raisonnable !?

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  11. Salut, tout cet échange d'idées fait plaisir,merci Nezherbes.Tout en essayant d'être dans le sujet et de continuer un peu sur celui de l'alcool,un mot sur un élément qui agit sur la volatilité: le fixateur ( je ne parle pas de matières pouvant jouer ce rôle),l'ajoutez-vous à l'alcool ?Il y a une contreverse sur ce thème, j'ai moi-même peu d`éléments sur ce sujet, il n'y a qu'à partir de ce moment à l'occasion de ce débat, que je me lance dans des essais avec différents supports alcooliques.

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  12. Bonjour Nezherbes et j moreno

    Pour ajouter au débat sur l'alcool, il semblerai qu'il existe un alcool dit "infecté" (au sens propre rendu infecte) qui est utilisé en parfumerie. Il s'agit d'un alcool avec des dénaturants (tel le Bitrex: http://www.bitrexfrance.com/c_est_quoi.php ) qui n'ont pas d'odeurs particulières, mais lui confèrent un goût infecte. Cet alcool échappe donc aux taxes sur les alcools "de bouche" car il ne peut être utilisé pour confectionner des boissons. Mais ce type d'alcool semble réservé aux professionnels.

    Nezherbes, tes reflexions sont justes, il existe un décalage entre la réalité physico-chimique d'une fragrance et sa réalité "psychologique", c'est-à-dire la façon dont elle est perçu subjectivement (avec toute la complexité des goûts, de la culture, du vécu de celui qui interprète le "signal"). Lorsque je suggère qu'une fragrance est toujours plus complexe dans ses notes de tête que dans ses notes de fond (vision soustractive), c'est à la fois vrai et faux... C'est toute la complexité de notre passe-temps favori :-)

    Ceci dit, je ferai bien de me mettre au travail pour la suite de l'article...

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  13. Salut tout le monde, déjà les vacances ?En Espagne depuis une dizaine d'années l'alcool en pharmacie se trouve dénaturé par un fongicide à 1% . le chlorure de "benzalconio ",le reste étant quand même pur éthanol, le litre coûte 2 à 3 euros, donc il me reste à essayer et comparer avec celui que l'on vend en France qui d'aprés ce que vous me dîtes est pur.
    Bon courage pour la fin de l'article, mr Gnou !

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  14. @jean moreno, on en trouve plus en pharmacie en France à priori, de l'alcool pur, depuis cette année.

    @Le Gnou
    Mais ! Gnou zattendions la suite !

    J'espère que tu vas bien l'ami Gnou, bonne année 2012 à toi !

    J'espère que tu reviendras continuer ton blog ...un de ces jours :-)

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  15. bonjour, jai trouver de l'alcool a 96° au pas de la case 3€ le litre

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  16. Bonjour,
    Nous sommes des élèves de 1ère S et nous faisons un TPE sur le parfum dans le cadre du baccalauréat et nous souhaiterions utiliser vos images sur les phases de tête, coeur et fond. Le pouvons nous ?
    Cordialement, Alexandre et Juliette.

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  17. je voudrais pas m 'imposer mais les images de phases elles ont étés mises sur Google images !!!
    enfin bon, c'est comme vous voulez

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