mercredi 3 novembre 2010

C'est qui la patronne ?


A l'occasion de la fête de la Toussaint, je me suis posé la question : « les parfumeurs ont-ils un saint patron ? »

Sainte Anne est une candidate, car dans la tradition française elle était la sainte patronne des gantiers, et l'on sait que cette corporation était également celle des parfumeurs dans l'organisation médiévale du commerce et des métiers.

Cependant, la figure qui se dégage principalement comme sainte patronne des parfumeurs est celle de Sainte Marie Madeleine.

Bien que la tradition de Marie Madeleine en tant que patronne des parfumeurs soit difficile à retracer d'un point de vue historique, cette association semble évidente d'un point de vue symbolique. A la fois pécheresse et ascète, sensuelle et sanctifiée, mondaine et recluse, Marie Madeleine est une figure complexe de la tradition chrétienne, porteuse de mythes et de mystères.

Marie Madeleine est avant tout un personnage des évangiles, dans lesquels elle est directement liée au thème symbolique du parfum.

Dans l'épisode de « l'onction de Béthanie », dans la maison de Simon le lépreux, une femme verse sur les pieds de Jésus (selon Jean, sur la tête selon Marc et Mathieu) une livre d'un parfum de nard très précieux et l'essuie avec sa chevelure. Pour Jean, cette femme est Marie de Béthanie, sœur de Lazare et de Marthe.

Ce récit est assez similaire à celui de la « pécheresse pardonnée » de l'évangile selon Luc : lors d'un diner chez Simon le Pharisien, une femme à la réputation de pécheresse peu fréquentable, couvre les pieds de Jésus de larmes, de baisers et de parfum. Malgré les similitudes, il est généralement admis que les récits de l'onction de Béthanie et de la pécheresse pardonnée correspondent à des événements différents, en particulier pour des raisons de chronologie.

Toujours dans les évangiles, il y a le récit de la visite au tombeau. Quelques femmes proches de Jésus, dont Marie de Magdala, sont chargées d'acheter des aromates et de préparer des parfums pour embaumer la corps de Jésus. Alors qu'elles apportent les parfums au tombeau, elles constatent que celui-ci est vide ; alors un ange apparaît et leur annonce la résurrection de Jésus. C'est Marie de Magdala, l'une des préparatrices de parfum, qui la première voit Jésus ressuscité.

La pécheresse de Luc, Marie de l'onction de Béthanie de Jean, et Marie de Magdala au tombeau de christ sont peut-être des personnages différents. Toutefois, une hypothèse courante veut que ces trois figures des évangiles aient été fusionnées dans la tradition catholique en la personne de Marie-Madeleine, en particulier sous l'influence du Pape Grégoire 1er à la fin du sixième siècle. D'ailleurs, un point commun évident entre la pécheresse de Luc, Marie de Béthanie et Marie de Magdala dans les évangiles canoniques est justement ce rapport au parfum.

On retrouve Marie Madeleine dans la tradition catholique franco-provençale. En effet, selon cette tradition, elle fut bannie de Palestine et débarquée sur la côte provençale en compagnie de Lazare son frère, Marthe sa sœur, Maximin, Marie-Jacobé la sœur de la Sainte-Vierge, Marie-Salomé la mère des apôtres Jacques et Jean, et leur servante Sarah. Après avoir évangélisé la région marseillaise, Marie Madeleine passa les 33 dernières années de sa vie en ermite dans une grotte du massif de la Sainte Baume. A sa mort, sa dépouille fut déposée dans un mausolée par les soins de Maximin.
Bernard Gui, hagiographe et inquisiteur, a rapporté l'épisode de la découverte du sarcophage de marbre contenant les reliques de Marie Madeleine à Saint-Maximin en 1279 :
« Lorsqu'on ouvrit le tombeau, il se répandit une grande odeur de parfums, comme si on eût ouvert un magasin rempli d'essences aromatiques les plus suaves. ».Encore une conjonction entre Marie Madeleine et le parfum !

La relation entre Marie Madeleine et le parfum se retrouve également dans les représentations picturales de la sainte. Marie Madeleine est souvent représentée comme une femme voluptueuse, richement vêtue, en général généreusement décolletée, et même parfois nue, ce qui est inhabituel pour une sainte. Sa principale caractéristique physique est son abondante chevelure, de couleur claire, laissée libre sans coiffure. Le rappel au parfum tient dans l'un de ses attributs symboliques : un vase à parfum qui apparaît dans de nombreuses représentations.

Alors, doit-on conseiller aux parfumeurs en manque d'inspiration d'aller allumer un cierge à l'église de la Madeleine et aux directeurs de marques de niche en perte de vitesse de faire un pèlerinage à la Sainte-Baume le 22 juillet ? Après tout, pourquoi pas !

Illustration : Marie Madeleine par Anthony Frederick Augustus Sandys

4 commentaires:

  1. salut à tous, vais-je être le premier à donner un commentaire et peut-être par là m'attirer les grâces de notre patronne ?
    Dans ce monde fermé de la parfumerie où l'on ne sait à quel saint se vouer, et tant mieux s'il s'agit d'une sainte, j'ouvre ma porte à Madeleine, qui de plus me renvoie par homonymie à la madeleine de Proust, trait fondamental du phénomène parfum.
    En ce qui me concerne donc,et blogue à part, cher Gnou ,je me rallie sous l'étendard de cette singulière patronne.

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  2. C'est un raisonnement tout à fait juste et logique.
    C'est ce que je pense également.
    Merci pour cet article.

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  3. Intéressant, en plus je lui trouve presque un petit air de Laetitia Casta, qui a fait tant de publicités de parfums pour diverses enseignes ! ...désolé, on peut bien en dire une de temps en temps.

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  4. Je crois avoir lu à deux reprises, officiellement, qu'il s'agirait de 2 saints, garçons. Je ne sais plus lesquels.

    Mais à la lecture de votre exposé de m'exclamer : "Marie-Madeleine, mais bien sûr!".

    Reste à savoir si ce n'est pas le milieu propret et faux-cul de la parfumerie d'antan qui a boudé d'avoir une patronne si avenante.
    Parmi ceux qui attachent encore une importance à la superstition des saints patrons -je les imagine cathos pratiquants- Marie-Madeleine reste une façon pas très fine de traiter quelqu'un de prostituée.

    Au bilan, trois fois Oui pour Marie Madeleine. Cette façon de rallier des contraires inconciliables à bien des niveaux rappelle tant les odeurs et le monde du parfum.
    Nous voilà en odeur de sainteté :)

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